
Autour d'Auguste ComteTable des matières
|
Auguste Comte, promoteur de la "philosophie positive" et fondateur du "positivisme", a construit une des grandes philosophies systématiques du XIXe siècle. C'est une philosophie des sciences, qui réordonne toute l'encyclopédie et y ajoute la "sociologie". C'est aussi une philosophie politique et sociale qui ne veut rien moins que réorganiser la société, en France, en Occident, et dans le monde. Et c'est une philosophie qui s'est déployée en une nouvelle religion : la "religion de l'Humanité".
La "philosophie positive" et le "positivisme" ont vite suscité réflexions et passions. Certains s'enthousiasment, d'autres se scandalisent. Discussions, débats, conversions et combats, font bientôt du positivisme une référence incontournable. Il devient, en quelque sorte, sous la Troisième République, la philosophie officielle. Il est aussi exporté : bien des révolutions sud-américaines - au Brésil particulièrement - ont été faites en son nom. Comme tout ce qui s'est prétendu en son temps, une pensée de l'avenir, la philosophie d'Auguste Comte semble maintenant relever d'un passé révolu. Et le succès du positivisme au XIXe siècle s'est soldé par la désaffectation du XXe. Depuis quelques années, toutefois, on assiste à un incontestable regain d'intérêt.
Dans le domaine de l'édition tout d'abord, un effort considérable a été fourni et ses œuvres, ou des morceaux choisis, longtemps pratiquement introuvables sont à nouveau assez largement accessibles aujourd'hui : Leçons de sociologie et Discours sur l'ensemble du positivisme chez GF, Discours sur l'esprit positif chez Vrin; Philosophie des sciences chez Gallimard, La politique chez Payot; Traité d'astronomie populaire et Synthèse positive chez Fayard. De la même façon, les travaux d'Angèle Kremer Marietti ont été réédités, ainsi que le livre de Stuart Mill ; la thèse de Juliette Grange est parue aux P.U.F, et l'on attend avec impatience celle d'Annie Petit ; la collection philosophes des Belles Lettres vient de consacrer au père du positivisme un volume rédigé par Laurent Fedi ; plusieurs des actes des colloques mentionnés ci-dessous sont également annoncés...
Pendant ce temps, les congrès ou journées d'études qui lui étaient consacrés se sont multipliés, notamment à l'occasion du bicentenaire de sa naissance.
En philosophie des sciences, les versions plus récentes du positivisme ont tendu à faire oublier l'enseignement de Comte. Il s'agirait donc de montrer que, cent cinquante ans après sa publication, le Cours de philosophie positive nourrit encore la réflexion des épistémologues. Les questions des rapports entre les sciences, des manières d'en considérer l'histoire et de les enseigner sont encore et toujours à repenser.
En philosophie politique, la situation se présente sous un autre jour. Alors que, notamment grâce à Canguilhem, les épistémologues français avaient toujours fait une place à Comte, on en dirait difficilement autant des politologues. Après avoir, de Littré à Maurras ou à Alain, dominé la scène intellectuelle de la Troisième République, la politique positive est soudain apparue totalement obsolète. C'est là que la réévaluation est la plus urgente et sans doute aussi la plus prometteuse. Dans la crise que traversent actuellement nos sociétés, il n'est pas du tout absurde d'estimer qu'une part croissante de nos contemporains reconnaîtra à nouveau la valeur d'une pensée politique tenue à tort pour définitivement dépassée.
L'image qui se dégage n'en reste pas moins assez complète, puisqu'elle couvre non seulement l'épistémologie et la politique, mais aussi la réception ou les études comparatives, et même l'esthétique positiviste.
Le colloque s'est ouvert par un exposé consacré à la postérité mathématique de Comte, où Jean Dhombres, sur l'exemple du Cours d'Analyse de Georges Humbert (1903) montrait comment, aux côtés de la méthode axiomatique qui s'est imposée depuis cent ans, il en existe une autre, plus fidèle à la marche de la pensée et enracinée dans une pratique de l'enseignement (mathesis), où les mathématiques sont conçues comme stratifiées. Jean-Claude Pont, dont l'exposé devait faire pendant au premier, et Michel Blay, qui devait parler de force et mouvement chez Auguste Comte, n'ont pu se libérer d'obligations administratives. Anastasios Brenner, pour sa part, a mis en évidence la dette des épistémologues français de 1900 à l'égard de Comte, qu'ils ne citent pourtant que très rarement : comme c'est le cas en particulier de la théorie générale des hypothèses (27ième leçon) qui est à l'arrière-plan des discussions de Poincaré sur ce sujet.
Le premier après-midi était ensuite consacré à la biologie. En tant que première science des êtres organisés, elle ouvre en effet la voie à la sociologie ; d'où l'étude des rapports entre le biologique et le social (Angèle Kremer-Marietti), ou de la question de l'organicisme (Laurent Fedi). Le lendemain, Jean-Noel Missa montrait l'intérêt qu'une pensée comme celle de Comte pouvait présenter aujourd'hui pour les sciences cognitives. A la question se rattache également la fameuse exclusion lancée contre la psychologie et Laurent Clauzade nous a rappelé qu'a contrario, pour faire une place à la psychologie dans le système des sciences, Mill en venait à nier l'autonomie du social.
Longtemps négligée, après avoir connu l'influence que l'on sait sur la Troisième République, la politique positive — entendue au sens large, c'est-à-dire incluant la religion, et la politique de la science (Juliette Grange) — s'est trouvée au centre de ces journées. Avant tout, il importe de reconnaître que le fondateur de la sociologie n'est pas un philosophe politique au sens classique du terme : sa critique de la démocratie, à laquelle il proposait de substituer la "sociocratie", suffisait à faire de lui un penseur inactuel déjà de son vivant. Regina Pozzi rattache ce fait à une ambiguïté inhérente au projet comtien, qui apparaît par exemple quand on le compare à celui conçu à peu près à la même époque par Guizot. La volonté de préserver le tissu social, de réintroduire le sentiment de solidarité, d'appartenance, qui avait caractérisé les époques antérieures devait le conduire à fonder une nouvelle religion. Alors que, grâce à la possibilité de choix rationnels, le progrès était pour Condorcet ouverture sur l'avenir, il ne signifie plus, chez celui qui se considérait comme son successeur, que la subordination de la politique à l'histoire. Cristina Cassina, de son côté, a montré que beaucoup des singularités du concept comtien de dictature s'expliquent si l'on considère qu'il ne va pas en chercher le modèle dans l'histoire romaine.
Alors que Bernardt Plé soulignait ce qu'il y a d'original dans la façon dont le positivisme approchait le monde du travail, Thierry Leterre-Robert et Mike Gane insistaient chacun à sa manière sur l'importance de traiter Comte comme sociologue. Pour le premier, le concept à bien des égards si embarrassant de pouvoir spirituel devient intelligible dès qu'on le place dans le cadre d'une sociologie des tendances et de l'intermédiation, ce qui permet de découvrir également l'étonnant pluralisme à l'œuvre dans cette pensée. Le second, lui, refuse de concevoir la succession des trois états comme un ordre linéaire. Dans une série, une des lois de la philosophie première nous prescrit de commencer toujours par considérer les deux extrêmes, sans lesquels le terme intermédiaire resterait inintelligible; ce que Comte avait déjà mis en application quand il opposait l'ordre chronologique des temps, passé-présent-futur, à l'ordre logique, passé-futur-présent. S'appuyant en outre sur le fait que les analyses historiques de Comte distinguent soigneusement, dans une époque donnée, la destruction de l'état métaphysique et la gestation de l'état positif, Mike Gane en concluait que la positivité n'est pas un état au sens propre, déjà advenu, mais bien plutôt un terme dont nous restons séparés par une transition encore inachevée ce qui, il va sans dire, n'a pas manqué de soulever de vives protestations.
Mary Pickering, pour sa part, situait sa réflexion sur l'histoire et la mémoire à l'interface du politique et du religieux. A la différence du calendrier révolutionnaire, marqué par la succession naturelle des saisons, le calendrier positiviste est historique. Son auteur s'y montre comme obsédé par le souci de régler le rapport des vivants et des morts. Si la Troisième République a largement adopté les principes de ce système de commémoration, elle en a négligé un des aspects les plus originaux, à savoir la volonté de dépasser les frontières de l'État nation pour rendre un culte à l'humanité tout entière. C'est ici sans doute qu'il faut également placer l'exposé consacré par Armelle Le Bras-Chopard à la question féminine, qui, après la question sociale, passionnait les penseurs de l'époque. Elle nous montre comment la réflexion de celui qui faisait des femmes et des prolétaires les auxiliaires du pouvoir spirituel s'éclaire quand on examine les points de convergences et de divergences avec ses contemporains socialistes.
Un troisième grand thème, qui recoupe en partie le précédent, concerne Comte in context, pour reprendre le titre de l'exposé de Jean-François Braunstein : la réception, les parallèles. Il convient de ne pas oublier que, pour Comte, les premiers signes de reconnaissance sont venus non de France, mais d'Angleterre ; nous en avons d'autant plus regretté l'absence de Catherine Audard, qui devait nous parler de l'utilitarisme de Mill, entre positivisme et libéralisme. Daniel Becquemont nous a présenté les critiques adressées au positivisme par Spencer et par Huxley, qui n'y voyait qu'un papisme fondé sur des principes athées. Côté français, François Vatin a dressé un parallèle fort suggestif entre Comte et Cournot : après une biographie croisée de ces deux mathématiciens philosophes, il a opposé leurs points de vue sur l'économie politique (Cournot est un des fondateurs de l'économie mathématique) et sur les sciences appliquées. Le cas de Renan était fort différent et Annie Petit a montré que c'est bien à tort qu'il est donné pour un positiviste. L'auteur des Souvenirs d'enfance avait reçu une éducation littéraire et le modèle de la méthode scientifique est toujours resté pour lui la critique textuelle qu'il avait pratiquée en philologie. En revanche il est, beaucoup plus que son aîné, à la source du scientisme, car la religion positiviste est une religion de l'humanité et non de la science.
Jan Sebestik nous a parlé de Masaryk, le fondateur de la première république tchèque, dont les écrits philosophiques font une assez large place à la discussion du positivisme. Le même après-midi, deux exposés étaient consacrés au Brésil. Loreley Kury a décrit comment les positivistes s'y sont opposés aux spenceriens et, par le biais de la question du métissage, ont joué un rôle capital dans le développement d'une politique indigéniste. Elle s'est arrêtée sur la figure de Candido Rondon, un ingénieur militaire chargé d'installer le télégraphe dans la jungle et qui en profitait pour ouvrir des écoles. Elisabete Leal nous a retracé l'histoire de la chapelle de l'humanité de Porto Allegre, dans la province de Rio Grande do Sul, où chacune des marches porte inscrit le nom d'un des treize mois que comporte le culte abstrait institué par Comte.
Deux conférences portaient sur l'esthétique positiviste. Dans Comte et le génie esthétique italien, Maria Donzelli nous a expliqué pourquoi l'ancien polytechnicien, qui voulait pourtant faire de l'italien la langue de la République Occidentale, a trouvé peu d'écho au-delà des Alpes : c'est que, ne voulant retenir de l'Italie que son génie esthétique, il n'avait pas compris ce qui s'y passait de son temps. La conférencière a montré ensuite comment bien des aspects du second Comte s'éclairent à la lumière de la Divine Comédie, dont il était un lecteur assidu. Jean-Pierre Cometti, lui, adoptait un point de vue externe qui l'amenait à se demander dans quelle mesure il est permis de parler d'une esthétique positiviste : en niant toute autonomie à l'art, le fondateur du positivisme se condamnait en effet à passer à côté de la problématique moderne dont la notion d'esthétique est solidaire.
Deux remarques pour conclure. La première porte sur le rapport à l'histoire. En replaçant Comte au milieu de ses contemporains, ces journées ont considérablement enrichi notre compréhension, qui est devenue moins schématique, plus nuancée. Les ressources de cette approche différentielle sont loin d'avoir été épuisées. Inversement, une lecture attentive montre la finesse des analyses historiques de Comte, qui y révèle un sens du pluralisme trop souvent dissimulé par sa volonté de systématisation. La seconde remarque concerne un clivage qui est apparu à diverses reprises dans les débats entre partisans de l'attachement à l'histoire et partisans de l'actualisation. Face au manque d'intérêt persistant pour Comte, que faire ? S'en tenir à un travail purement exégétique, c'est risquer de le laisser mourir à petit feu. Mais, sous couvert de mise à jour, ne risque-t-on pas de laisser passer des interprétations parfois inadmissibles ? Sur cette question, les avis divergent, semble-t-il, et peut-être n'est-ce pas plus mal. Ce qui est sûr c'est que ces jours passés ensemble à Cerisy nous ont tous confortés dans l'idée que l'auteur du Système de politique positive n'a pas encore dit tout ce qu'il avait à nous dire, et qu'il reste encore beaucoup de travail à faire.
On sait moins qu'il a publié en 1843 un Traité de géométrie analytique. Comte l'a écrit en quelques mois, pendant une période de "loisir très passager", après avoir terminé son grand ouvrage de philosophie positive; il ne projetait au départ qu'une "petite publication", rédigée à partir de l'enseignement qu'il dispensait chaque année à l'Institution Laville pour préparer les élèves au concours de polytechnique. Il disait ainsi répondre à des "demandes instantes" qu'on lui avait faites depuis des années.
Cependant, en envoyant son ouvrage à Stuart Mill, il lui souhaite de trouver un réel intérêt "dans le sentiment de l'unité de composition infiniment rare dans les ouvrages scientifiques, par suite du régime dispersif". Il n'hésite pas à comparer son ouvrage au Traité de Lagrange : "vous y trouverez, ajoute-t-il, le sentiment de l'harmonie élémentaire entre le concret et l'abstrait, qui fait tout le fond essentiel de l'esprit mathématique si rare chez nos géomètres". Il s'honore aussi d'avoir introduit des innovations, notamment dans ce qu'il appelle la géométrie comparée, dont il attribue la paternité à Monge avec sa définition exacte des familles de surface.
Finalement cet ouvrage se veut relativement ambitieux, comme on peut le lire dans l'avertissement de l'auteur : il s'agit en effet de contribuer à "régénérer l'ensemble de l'enseignement mathématique", en commençant par la géométrie analytique, "comme relative au degré le plus important, le plus difficile et le plus imparfait de l'initiation mathématique". (Il regrette à ce propos la place exclusive réservée à l'étude des coniques), mais surtout, précise-t-il, il s'agit "d'aider la tendance instinctive de quelques jeunes gens à se dégager suffisamment d'une désastreuse routine scolastique" et aussi de "seconder les efforts spontanés de quelques judicieux professeurs".
En fait, Auguste Comte avait engagé depuis quelques années un combat sans merci contre les pédantocrates, notamment ceux de l'Académie des sciences qui avaient plusieurs fois barré la route à sa nomination de professeur d'analyse et de mécanique à Polytechnique. En 1843, son poste d'examinateur du concours d'entrée était lui-même menacé. Il pensait fort naïvement, que la meilleure façon d'en imposer était de les mettre en face d'un travail proprement didactique, comme il l'écrit à Stuart Mill : "ce travail secondaire concourt indirectement à mon programme fondamental, soit en consolidant ma position personnelle, soit en augmentant mon influence fondamentale sur la jeunesse".
Mais c'est l'effet inverse qui se produira : le Traité servira de prétexte à ses opposants pour l'éliminer de son poste d'examinateur. Certes son camarade Gabriel Lamé, professeur de physique à Polytechnique et membre de l'Académie des sciences, lui écrit une lettre très élogieuse : "il n'existe certainement aucun ouvrage de mathématiques qu'on peut lire aussi couramment et sans faire les calculs indiqués. Je ne saurais vous dire tout le plaisir que m'a causé cette lecture. Vous passez en revue tous les principes de la bonne analyse et, à propos de cas élémentaires, vous savez leur conserver généralité et profondeur. Cette publication doit consolider et étendre l'influence considérable que vous avez eue sur l'enseignement polytechnicien ; vos vues nouvelles ont transpiré depuis plusieurs années ; elles ont été adoptées, comme toutes les idées réellement utiles". Mais on jugea au conseil d'instruction de Polytechnique qu'il était mal rédigé et qu'il comptait des erreurs indiscutables. (En fait, ces erreurs ne sont jamais explicitées. Ce sont des "erreurs sur la façon d'enseigner", non des erreurs de mathématiques). Auguste Comte ne fut pas dupe: "on m'accuse, écrira-t-il, d'avoir voulu bouleverser l'enseignement actuel et on insinue habilement, d'après d'anciens abus commis par d'autres examinateurs, qu'il y a danger à me maintenir l'influence que ma position officielle détermine spontanément en faveur de la propagation naturelle d'une telle régénération".
Finalement le Traité d'Auguste Comte, jamais réédité depuis 1894, est tombé dans l'oubli le plus total et, semble-t-il, resté ignoré des historiens des sciences, car, comme le dit Jean Dhombres, il n'était pas dans le mouvement général des mathématiques. L'intérêt de l'étude de Jean Dhombres, spécialiste de l'histoire des mathématiques, est d'autant plus grand que, à notre connaissance le Traité de géométrie analytique n'a jamais fait l'objet d'aucune étude sérieuse. Il est donc particulièrement heureux de pouvoir disposer d'un jugement objectif et distancié de la valeur de cet ouvrage, telle qu'on pouvait l'apprécier à l'époque, et de le situer dans l'évolution de l'enseignement des mathématiques.
Cet ouvrage de près de 600 pages est intitulé : Traité élémentaire de géométrie analytique à deux et trois dimensions. Comte indique dans son Avertissement qu'il contient "toutes les théories générales accessibles à l'analyse ordinaire", c'est-à-dire qu'il exige les seules connaissances de l'algèbre des polynômes. A cette époque doit-on préciser, les candidats au concours de Polytechnique n'étaient pas censés avoir appris l'algèbre supérieure et ignoraient le calcul différentiel et intégral. Auguste Comte précise même que "les intelligences ordinaires" peuvent étudier le Traité "sans aucun secours étranger". Il est tout à fait intéressant de voir comment sont traitées la théorie des tangentes, celle des asymptotes ou celle des quadratures sans même utiliser le calcul des dérivées ! Comte utilise à l'évidence toute son expérience de plus de vingt-cinq ans dans l'enseignement individuel et collectif pour montrer que l'on peut enseigner de façon élémentaire toutes les subtilités de la géométrie analytique.
L'auteur entend d'ailleurs étudier la géométrie analytique "telle que Descartes l'a fondée" prétendant qu'on n'a pas jusqu'ici suffisamment développé "l'admirable conception de Descartes". C'est ce qui a permis à Comte d'acquérir le sens complet de la géométrie analytique, qu'il appelle dans son langage la "généralité de la géométrie". Or à son époque on enseignait la géométrie élémentaire, celle qui part de l'étude des figures, à la manière d'Euclide, en évitant l'analytique qui s'apprenait ultérieurement. Comte montre que c'est une erreur, car l'analyse, avec le système de coordonnées, est là pour simplifier l'étude de la géométrie. D'ailleurs, avec son souci de ne donner que des "connaissances utiles" il rejette l'étude de la droite d'Euler, comme celle du cercle des neuf points, qui ne sont que des exercices purement géométriques et, à ce titre, parfaitement "oiseux" (c'est-à-dire, sans but ou, comme il le dit, sans généralité).
En fait la pensée mathématique de Comte revient à annuler l'opposition qu'on fait à cette époque entre la géométrie à la Monge (la géométrie pure pour Michel Chasles) et la géométrie analytique. Il s'inscrit en faux contre l'idée qu'il y aurait une géométrie pure débarrassée des références cartésiennes. Et il reprend la phrase de Gaspard Monge qui avait signalé "combien la géométrie peut éclairer l'analyse", phrase alors dirigée contre Laplace qui affirmait la prédominance de l'analyse et ne daignait dresser une figure.
Finalement le projet de Comte, dans son Traité, est bien d'achever la géométrie de Descartes, c'est-à-dire de borner tout ce que peut faire la géométrie cartésienne. Et en même temps il va montrer les nouvelles voies qui permettent de la dépasser en faisant appel à des méthodes et des figures nouvelles. C'est effectivement le cas de la géométrie comparée et de ses familles de surfaces qu'il reprend de Monge. En analysant les surfaces réglées et les surfaces développables, il montre avec une certaine jubilation l'apport réciproque de la géométrie et de l'analytique. Et surtout il voit dans la géométrie comparée l'amorce d'une classification rationnelle, dont il pense que c'est "une nouvelle idée mère" et que "c'est le plus grand pas qu'ait pu faire le système de conceptions géométriques depuis Descartes et Leibniz". Il voit ainsi se dessiner un dictionnaire des formes qui ferait correspondre une équation à chacune d'entre elles. Dans son idée, on ferait ainsi apparaître une "classification naturelle" qui s'opposerait à des classifications artificielles (selon le degré de l'équation par exemple) comme on a procédé en Histoire naturelle pour étudier la faune.
Le traité de Comte n'a jamais été un manuel d'enseignement, diffusé comme tel, probablement parce qu'il sortait trop des normes du programme; mais il a influencé fortement et durablement les professeurs de mathématiques. On disait de Comte qu'il avait, en tant qu'examinateur, une méthode spécifique d'interrogation et de nombreux professeurs venaient assister aux examens oraux qu'il faisait passer. En géométrie analytique, le candidat devait trouver la solution de l'exercice en indiquant comment il choisissait la méthode de résolution. Gabriel Lamé dans la lettre citée le confirme : "vos vues nouvelles ont transpiré depuis plusieurs années; elles ont été adoptées ..."
Les vues nouvelles de Comte, on va les trouver dans le sens qu'il donne à la géométrie analytique, par exemple dans l'équivalence entre ligne droite (une forme spatiale) et équation linéaire (une fonction, précise-t-il). Ainsi le concept abstrait de ligne droite va s'installer dans l'habitude scolaire. Il définira la théorie analytique de la ligne droite par le propre de l'équation d'une droite qui consiste en deux coefficients de nature différente. On doit d'ailleurs à Comte le terme de coefficient angulaire dont il se réjouit dans son ouvrage "qu'il commence maintenant à devenir systématiquement d'un usage universel". Jean Dhombres note à ce propos son souci de faire adopter un langage rationnel et standardisé, qui participe de son œuvre de "régénération de l'ensemble de l'enseignement mathématique".
Ainsi Auguste Comte a défini durablement un enseignement des mathématiques en dessinant une géométrie analytique complètement achevée, parfaitement close. Jean Dhombres parle ainsi d' "un acte d'achèvement d'une généralité qui se clôt par l'enseignement". Pour lui la géométrie analytique n'est susceptible d'aucune nouveauté : elle est savoir utile mais clos, un savoir fixé, le propre du savoir scolaire. On voit ainsi que la pensée mathématique de Comte est entièrement liée à l'enseignement. Il ne faut donc pas s'étonner qu'il n'ait pas exploré de nouvelles théories comme Euler ou Cauchy. Mais il aura marqué pour de nombreuses années l'enseignement de la géométrie analytique.
Le Traité de Comte apparaît aussi comme la première tentative sérieuse d'un retour de la philosophie sur la scène savante. Jean Dhombres rappelle qu'il n'y a pas de philosophie spontanée du savant et notamment, il y a depuis Euclide un refus de la philosophie en mathématique (pas besoin de discours et de commentaires quand on expose les mathématiques). Mais Comte va contraindre son lecteur à penser la construction des objets mathématiques. On va donc trouver chez lui une philosophie de l'espace et il va définir sa conception de l'espace des droites, de l'espace des courbes; on va voir que, pour lui, l'espace géométrique n'est pas une catégorie de la sensibilité mais un outil. Ainsi cet ouvrage, écrit dans une très belle langue, n'est pas seulement un remarquable traité d'enseignement, c'est aussi un "moment de la philosophie mathématique".

Prendre appui sur l'œuvre d'un philosophe français du XIXe siècle, dans cet écart avec l'actualité, celle de son époque(1), la nôtre également, qu'entretient toute œuvre réellement philosophique(2), c'est éviter de s'arrêter aux seuls termes souvent figés du débat idéologique contemporain sur la politique de la science. Mais bien sûr c'est de la question contemporaine qu'il s'agit, et non du contenu programmatique des propositions comtiennes (celles, nombreuses, qu'il a exprimées dans le Système de politique). Notre réflexion est donc une démarche de philosophie politique, ou de science politique, non d'histoire des idées ou de la philosophie. En même temps on évitera d'élaborer d'emblée à la suite de Comte ou indépendamment un projet de réforme de la politique de la science. L'urgence est de mieux préciser les questions qui doivent être les nôtres aujourd'hui, de les mieux formuler peut-être grâce à un aller-retour entre le début du XIXe siècle et celui du XXIe. Ceci en s'appuyant sur la puissance d'interrogation que recèle, d'après nous, l'œuvre du fondateur du positivisme. Ces questions ne sont pas celles de la philosophie classique, elles sont celles, communes donc au début du XIXe siècle et au début du XXIe, de l'articulation entre la recherche scientifique et la citoyenneté, de la sécularisation des valeurs, de la relation entre technique et société, théorie et pratique (en particulier les rapports entre science et industrie). Ces questions n'inquiètent qu'un assez petit nombre de philosophes contemporains, d'où l'idée d'aller chercher chez un penseur des débuts de l'ère industrielle quelques instruments théoriques.
L'exercice est complexe. Comte nous fournit en effet des concepts pour poser ces problèmes fondamentaux en vertu d'une homologie entre son époque et la nôtre et non d'une identité de contenu. Car, en effet, il n'y a d'un point de vue épistémologique autant que politique, que peu de choses en commun entre la science de Laplace, de Lamarck et de Lavoisier que décrit Comte et la biologie moléculaire ou l'astrophysique contemporaines. Entre la situation sociale de la Restauration (les débuts restreints de la révolution industrielle) et le "post-industrialisme" de la mondialisation des technologies électroniques aujourd'hui. C'est donc de l'hypothèse suivante qu'il s'agit ici : dans les premières années du XIXe siècle, s'installerait une forme nouvelle de savoir et de rapport entre pouvoir et savoir qui aurait, parmi d'autres choses mais essentiellement, les sciences pour motif et prendrait en considération certains objets (l'homme dans son existence immanente et collective, le vivant dans l'épaisseur et le mystère de sa complexité, le travail et la vie industrielle, le langage, l'histoire...). Cette épistémé nouvelle imposerait une forme particulière à la connaissance, une certaine manière de penser l'histoire et la politique. Mais il s'agirait aussi d'une transformation politique et économique, de la "Grande Transformation" : du divorce entre social et économique, du passage du commerce au marché. La politique au sens classique s'en trouverait transformée.
C'est donc par une série "d'écarts" que Comte nous fournirait des concepts, des instruments de pensée. Par là, il permettrait de prendre du champ et de mettre à distance le point de vue et le vocabulaire souvent trop étroitement technocratique des travaux actuels(3) sur la politique de la science en les confrontant à la force théorique d'un système philosophique. Comte permet, à cause même de l'archaïsme de la terminologie qu'il emploie, de se débarrasser des idées reçues et de poser et penser les problèmes qui sont les nôtres d'une manière neuve, radicale. Les questions de la politique industrielle, des modifications du milieu par l'activité humaine, celles des conséquences politiques de l'application technique, du degré d'autonomie souhaitable pour la recherche fondamentale, sont articulées les unes aux autres dans le cadre d'une réflexion complète et complexe sur la relation entre science et société.
Cette réflexion est non fonctionnelle, elle inclut donc la considération de la place de la recherche scientifique et la nature de la société industrielle dans le cadre d'une anthropologie historique de la modernité. Le système comtien va de la philosophie des sciences à la morale, d'une conception de l'éducation et de la vulgarisation à la proposition d'une forme de culte séculier ou de religion civile. Il considère le mouvement de sécularisation, la modification des croyances et des modes de vie (les mœurs) induits par la prééminence des sciences dans l'ordre théorique et pratique. Ceci dans un cadre épistémologique et théorique où les principales sciences que nous connaissons fixent leur identité et leurs relations dans la fameuse classification comtienne des sciences (mathématique, astronomie, physique, chimie, biologie, science humaine).
Dans le premier XIXe siècle s'impose une épistémé nouvelle(4) qui instaure une forme de rapport entre pouvoir et savoir en même temps qu'elle installe les sciences au centre de la connaissance et qu'elle promeut une certaine manière de penser l'histoire et la politique. C'est le moment de la "Grande Transformation", du divorce problématique entre social et économique, du passage du commerce au marché(5). Il est temps de faire le point sur ce qui s'inaugure là et dont nous participons toujours.
Comte est célèbre (sa statue orne la place de la Sorbonne à Paris) essentiellement pour sa philosophie des sciences. On peut dire en quelque sorte que c'est un inconnu célèbre car seul un résumé partiel de ses travaux épistémologiques est connu. Sa philosophie politique et sociale est très négligée bien qu'il ait conçu sa réflexion sur les sciences comme un préalable à cet objet unique et privilégié, la politique de la science.
Le travail et l'industrie sont les traits constitutifs de l'humanité moderne et bien plus essentiels que l'État ou les droits de l'Homme. D'après notre philosophe, il manque à leur sujet une réflexion équivalente en puissance théorique à celle qu'élabora la philosophie politique moderne à propos du Contrat Social. Il nous appartient en effet de penser les rapports que l'humanité dans sa généralité entretient avec ce que Comte appelle "le domaine terrestre" dans son ensemble. Ce que l'on entend habituellement par citoyenneté s'en trouve modifié. Les grandes inventions techniques, le savoir scientifique, l'organisation industrielle du travail ne transforment pas en effet quelques aspects subsidiaires de la vie humaine, laissant intacts les croyances, les cadres généraux de l'organisation politique, les arts et les sentiments, la vie spirituelle même. Ces impensés ont des conséquences anthropologiques, ils touchent aux équilibres fondamentaux et sont plus lourds de conséquences théoriques et politiques qu'on a voulu le croire. D'après notre philosophe, ils ont pour conséquence une nouvelle manière d'habiter le monde, le début d'une civilisation à dominante urbaine où la sécularisation de la connaissance et de sa diffusion entraîne non seulement des changements sociaux mais aussi une autre définition de la foi autant que de l'autonomie individuelle. La forme plus encore que le contenu des décisions publiques est désormais modifiée du fait de la nature scientifique des connaissances. L'industrie quant à elle n'est pas la conséquence nécessaire du progrès des sciences, la servante des nécessités pratiques. Elle est au centre d'une réflexion politique et philosophique spécifique.
Comte considère que le dépérissement de l'État doit suivre l'avènement des sciences et de l'industrie. L'administration des choses doit succéder au gouvernement des hommes dans l'Europe des régions d'abord puis dans un cadre international. La politique sera une politique de la science et doit être repensée d'une manière radicale. Et l'on entendra par là non une branche spécifique de la vie politique générale mais la prise en compte du fait que les sciences sont désormais directement au centre de la vie sociale, qu'elles modifient non le contenu mais la nature même des décisions politiques.
Tel est le propos de Comte dans une œuvre immense en volume, très fastidieuse à lire et extrêmement ambitieuse. Contrairement à celle de Marx, cette œuvre a été peu lue au XXe siècle parmi d'autres raisons parce qu'elle est réformiste : tout changement, proclame Comte, demande plusieurs générations pour avoir sens et aboutir (d'où le rôle de la diffusion et de la vulgarisation des connaissances). Également parce qu'elle ne propose pas de programme politique clair, d'idéologie résumable ; et de fait, de Charles Maurras à Jules Ferry, de Gambetta à Alain, ses thuriféraires furent de tous bords politiques. À propos de la science elle-même, Comte a une position mitigée mêlant l'admiration et la prudence. Bien qu'il ait inventé le néologisme, il n'est pas positiviste au sens du XXe siècle. Il n'est pas non plus scientiste : il exclut en effet qu'une vérité, fût-elle scientifique, puisse guider les hommes. S'il soutient que les sciences sont destinées inéluctablement à organiser l'humanité, ceci ne se fait pas directement. Il propose une conception froide du pouvoir (la fragmentation, la séparation républicaine de ses instances). Il sacralise l'opinion publique mais pense la liberté de nos choix souvent limitée ; il met au centre de son dispositif et des décisions publiques le pouvoir anonyme des industriels. In fine, il affirme que l'équilibre recherché d'une "citoyenneté européenne" puis internationale tiendra à un processus lent, lié à la vulgarisation scientifique, et à la régulation des décisions scientifiques et industrielles par une opinion publique éclairée.
Que le "programme" comtien ait complètement échoué, au sens où l'après 1848 apporte un démenti flagrant à ses propositions, explique l'oubli dans lequel sombra le Système de politique positive dans les années 1850(6). Que le libéralisme se soit imposé dès le Second Empire en France (plus tôt en Angleterre) ne rend pas l'analyse comtienne caduque, bien au contraire. Si l'on suit le propos de Polanyi dans l'ouvrage précédemment cité, le triomphe du libéralisme économique puis son exténuation auraient amené la réaction totalitaire. Cette question, loin d'être résolue, reste la question politique majeure du XXe siècle dans son ensemble.
Notre but ici n'est pas d'en faire l'exposé complet. Cependant, il convient de rappeler les grands traits de l'épistémologie comtiste dans la mesure où ceux-ci sont nécessaires pour saisir les propositions politiques(7).
- Plus précisément, chaque science pose des hypothèses de nature différente et définit des types de faits, c'est-à-dire détermine et révèle indirectement un des aspects d'un réel ou d'un ordre du monde qui n'est jamais lu directement mais auquel on se réfère. De ce réel ou de cet ordre du monde, les sciences nous fournissent donc des connaissances certaines et rigoureuses en même temps que relatives et partielles. C'est en ce sens que le positivisme nous prescrit d'abandonner l'esprit d'absolu (la théologie, la métaphysique) et de reconnaître définitivement l'aspect approché des connaissances qui puisent dans leur limitation même leur validité. Des certitudes relatives, voilà ce que sont les vérités scientifiques. Ce relativisme n'entraîne aucun scepticisme et n'exclut pas par ailleurs l'applicabilité des connaissances(9).
- Il n'y a pas une science mais des sciences. On doit renoncer à l'idée héritée de la théologie d'unité de la science, en même temps qu'à l'idée métaphysique de connaissance comme rencontre entre un objet préexistant et sa représentation subjective. Après avoir expliqué le monde par la présence de dieux, puis par la lisibilité de la Nature il faut entrer dans le troisième état de la pensée (après la religion, après la métaphysique) l'état positif, celui de la relativité des connaissances, de la reconnaissance de leur nature en partie conventionnelle.
On a ici une théorie de la connaissance qui se veut héritière du rationalisme cartésien mais affirme aussi opérer son renversement : il n'y a plus de Discours de la méthode comme préalable au travail scientifique. Le philosophe tire désormais le bilan des différentes sciences qui vivent et se constituent sans lui, bien qu'elles aient besoin de la philosophie pour être considérées d'un point de vue "humain" ( celui de la vulgarisation, celui de leur usage social et politique).
Il n'y a pas plus d'unité du réel (ou de la nature) que d'unité de la science. Ce que l'on reconnaît comme vérité dans les différentes communautés scientifiques concerne des mixtes de réel et de rationnel, de sensible et d'intelligible, d'objectivité et de subjectivité.
L'objectivité existe. Elle émane de l'intersubjectivité dans une communauté historique donnée (elle est relative donc à un moment de l'histoire). Cette communauté est constituée des savants d'une même spécialité. La science existe bien hors des sciences particulières, elle existe comme phénomène social et historique. Elle est l'ensemble des sciences modernes considérées d'un point de vue extérieur (par le philosophe).
Les sciences ne sont pas un domaine adventice et la recherche scientifique ne doit pas s'ajouter à la série des institutions qui participent de l'Etat moderne. Les sciences sont, qu'on le veuille ou non, directement génératrices d'une définition neuve de la société et du pouvoir politique. L'État moderne, qu'il soit monarchique ou républicain, est en effet pour Comte une forme transitoire d'organisation, c'est une étape nécessaire mais non suffisante de la réalisation de la révolution moderne (à laquelle les sciences participent), réalisation qui culmine dans la Révolution française mais devra se poursuivre pendant plusieurs siècles. Cette révolution est de l'ordre de la connaissance, elle atteint les croyances et les mœurs, elle est bien plus profonde que la seule modification (nécessaire) des formes de souveraineté et de gouvernement. Elle a en outre pour conséquence une organisation neuve du travail au niveau international (le système industriel).
Les Romains ont inventé la ville (ou du moins fixé la définition d'une manière d'habiter) et l'Empire. La chrétienté féodale a cristallisé la foi chrétienne dans une croyance commune propre à des populations socialement (temporellement) distinctes. Les formes modernes d'échange économique et d'échange tout court ont ouvert la porte à une autre sorte d'universalisation. Il faut penser une politique à la dimension de la Terre, retenant des trois étapes (Rome, le christianisme, la révolution moderne) leurs éléments fondamentaux et les généralisant : la nécessité de fonder une civilisation urbaine et industrielle maîtrisée comme le furent Rome et l'Empire, séculariser les valeurs chrétiennes de respect des faibles et d'amour en les étendant à la vie sociale tout entière, intensifier et systématiser les échanges internationaux de tous ordres. Les sciences doivent sans être au centre, participer à ce projet ambitieux. Elles guident l'esprit de la réforme politique : la relativité des vérités qu'elles fixent doit désormais nous amener à abandonner le fondement absolu, la prétention à la vérité, la téléologie historique dans le domaine politique aussi.
On ne peut opérer des changements d'un ordre si fondamental par décret et à l'instant. L'État ne peut prescrire des mœurs et des valeurs. Le droit pour Comte n'existe que s'il s'appuie sur l'état des mœurs qu'il règle. L'abandon du cadre politique des Etats nationaux (grands individus potentiellement guerriers) ne se fait pas au bénéfice du libre-échange économique, mais il ne doit pas non plus être compris comme un retour à la tradition ou au passé des sociétés et des cultures. L'industrie et le commerce constituent bien l'une des sphères du pouvoir mais celle-ci n'est pas la seule. Le "Grand Etre" (la société humaine dans son ensemble) est aussi porteur de valeurs et la sortie de la modernité doit se faire au profit d'une identification à l'Humanité en général (d'où la proposition de la religion positive) et non à des communautés particulières, ethnies, nations ou groupes.
La politique positive est donc extrêmement ambitieuse. Elle situe ses propositions dans un cadre très général qui définit et sépare deux formes de pouvoir, à la fois antagonistes et complémentaires, le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Le temporel est le pouvoir en charge de l'organisation pratique en vue de la prospérité privée ou publique. Il inclut la planification, l'administration et la gestion, la politique industrielle. La prise de la décision est à la fois anonyme et concrète : il s'agit essentiellement du pouvoir des industriels dans un cadre international ou régional.
Le spirituel tient son rôle éminent de l'opinion publique. Celle-ci regroupe les clercs (intellectuels, scientifiques, artistes, enseignants, médecins, ...) mais aussi tous les citoyens, sans exclure les plus humbles (les ouvriers, les femmes) qui, par leur bon sens, rappellent les valeurs fondamentales. Le pouvoir spirituel est en effet le gardien des idéaux. Lui est dévolu le choix des grandes orientations (sans que les moyens de les mettre en œuvre soient toujours clairs pour tous). Du café de village à la presse internationale, de la manifestation politique à l'insurrection, tous les moyens sont bons pour que les valeurs humaines fondamentales guident l'action collective. Où ces valeurs trouveront-elles leur légitimation ? Non dans une rationalité ou raisonnabilité abstraite; non pas dans les sciences mêmes (qui ne fournissent aucun principe éthique, ni aucune doctrine concrète) mais dans la décision et le jugement qui naît d'un point de vue "synthétique", qui tient compte à la fois des vérités scientifiques et des nécessités humaines, sociales, historiques.
L'opinion publique comme pouvoir spirituel n'est donc pas la vox populi, elle n'est pas l'opinion au sens habituel, elle n'a rien non plus de théâtral ou de prophétique, elle a un rôle prudential. Elle évite les tribunes, l'enthousiasme des foules, les grandes idées abstraites (que Comte appelle utopiques ou absolues). La politique ne doit pas être une théologie déguisée mais la prise en compte de la complexité des réalités, jugées d'un point de vue humain; il lui faudra établir et défendre des décisions relatives, renoncer à l'hubris et au prophétisme.
La décision juste n'est le fait ni du vote (des décisions individuelles additionnées par la statistique), ni celle d'une instance centrale représentative (parlement, gouvernement). L'opinion publique se tisse horizontalement dans toute la profondeur du corps social, elle doit être instruite et cultivée. Les experts n'y ont pas le dernier mot, non plus que les savants eux-mêmes. Elle ne s'institue pas par décret et ne se constitue pas en un jour.
Le pouvoir spirituel est plus éminent que le pouvoir temporel. Il lie ceux qui sont séparés par la division du travail, la diversité des langues, les différences d'instruction. Son rôle est pourtant de simple conseil, son autorité est forte mais de nature exclusivement morale. La politique positive c'est donc le heurt et la complémentarité entre ces deux formes de pouvoir. Entre les décisions anonymes des industriels au niveau international et la force d'une opinion publique qui gouverne sans appareil et ne peut être instituée mais à laquelle il serait vain de chercher à s'opposer.
Dès le XIXe siècle, d'après Comte, la politique, en France du moins, ne doit plus se définir essentiellement par référence à l'État. Même si celui-ci peut être appelé à subsister, sa souveraineté devrait être en quelque sorte subsidiarisée à d'autres formes de souveraineté (et d'ailleurs toute forme de souveraineté est désormais non absolue). L'Etat (monarchique puis républicain dont la France a donné la réalisation historique la plus aboutie) est pourtant bien aux yeux de Comte la forme moderne du politique et il est, à ce titre, une étape obligée de l'évolution politique d'un peuple ou d'une nation. Comme la Révolution française, la conception française de la nation et celle de l'Etat ont un sens universel. Récuser la primauté de l'économie, mettre en cause la suprématie de l'État comme forme politique, voilà qui fait de Comte un provocateur. Voilà qui explique le silence qui entoure sa pensée politique.
Le pouvoir n'a plus au XIXe siècle, affirme Comte, la même forme et la même définition. Lié très longtemps à la personne (le chef de guerre dans l'organisation féodale, le roi, le héros révolutionnaire ou militaire), il est, à partir du XIXe siècle, sans visage possible. Sa légitimation ne doit plus tenir désormais à la prouesse guerrière, à la transmission héréditaire, au mythe, ni à l'identification d'un territoire. "L'État c'est moi" est en conséquence, au XIXe siècle, l'affirmation la plus obsolète qu'il soit possible de prononcer. L'organisation industrielle, en effet, anonyme et efficace, détient désormais un pouvoir qui ne peut s'incarner dans l'Etat et qui n'est pas exercé par un individu ; ce pouvoir, on peut le dire relatif. Cette nouvelle forme d'autorité politique (il n'y a plus de pouvoir de commander au sens propre), nul ne la théorise ni même ne la décrit car elle outrepasse les cadres usuels de la philosophie ou de la théorie politique. Elle n'est pas dépourvue de puissance : le pouvoir industriel n'a plus la forme centralisée et institutionnalisée traditionnelle du pouvoir politique, mais son autorité est d'autant plus étendue qu'elle est moins absolue et plus diffuse. Les nations et nationalismes, les rois et les chefs révolutionnaires, les tribuns, la définition guerrière de l'État (comme défenseur d'un territoire), tous ces modes de gouvernement ou d'identification politique sont des archaïsmes ou des leurres. Le vrai pouvoir s'organise ailleurs et autrement. Celui donc qui prétendrait incarner l'État dans la personne d'un chef révolutionnaire, d'un roi ou d'un empereur, est doublement fixé à une forme désuète du pouvoir (l'autorité individuelle, la nation). Le principe d'une souveraineté populaire exercée dans le cadre de l'État est également une erreur(10).
C'est à ce sujet que l'inactualité de la philosophie comtienne peut nous servir à ébranler la doxa actuelle concernant la politique de la science, les poncifs de la critique (la dénonciation superficielle d'un scientisme supposé) aussi bien que l'optimisme gestionnaire de la Recherche-développement.
Comte nous dit la chose suivante : les sciences ne sont pas par nature applicables, l'applicabilité existe et est d'ailleurs une forme de vérification. Mais, d'une part, il n'est pas toujours souhaitable d'appliquer les découvertes scientifiques (la décision de le faire n'est pas automatique, elle est véritablement une décision politique). D'autre part, et c'est là le plus inactuel de l'analyse comtiste, la recherche scientifique n'est pas fondamentalement menée pour donner lieu à des applications techniques. Nous connaissons pour connaître en quelque sorte. Rechercher l'applicabilité serait d'ailleurs stérile car les découvertes fécondes dans tel domaine surgissent souvent, comme toute découverte, inopinément dans un domaine proche ou lorsque la recherche poursuit de tout autres buts. Le désir de connaître est un désir humain fondamental. Comme l'art, la vie sociale et culturelle, les sciences ont donc la connaissance pour fin. Elles doivent être financées en tant que telles.
L'application technique ou industrielle quand elle existe n'est pas le fruit d'une décision prise régulièrement ou au hasard. La décision d'application technique ou d'exploitation industrielle est politique : les industriels proposent et l'opinion publique dispose en quelque sorte. Les décisions de cet ordre sont singulières, pratiques. Elles demandent un jugement lié aux circonstances. Elles ne peuvent s'appuyer sur le supposé débat parlementaire (la politique des partis), ni sur la consultation quantifiée d'une supposée volonté populaire. L'exemple des relations entre industrie et recherche scientifique telles que les conçoit Comte dans son projet international peut nous permettre de mieux cerner l'équilibre des pouvoirs (spirituel-temporel, industriel-moral) qu'il se propose d'instituer. La recherche scientifique fait partie en effet du pouvoir spirituel et doit donc à ce titre être libre de toute entrave ou prescription, de toute demande d'applications ou d'innovations. Les savants cherchent à connaître, ils sont indépendants de toute contrainte liée à l'applicabilité. Ils sont libres de la définition de leur objet de recherche et ne sont contrôlés que par leurs pairs. La société par l'intermédiaire des industriels doit donc financer la recherche, comme elle doit financer la culture et l'éducation, sans exiger en échange de la part des scientifiques quelque service que ce soit. Pour être féconde, on l'a dit, la recherche doit justement s'exercer sans entraves. Ce que nous appelons l'innovation existe pour le philosophe positiviste mais la véritable innovation n'est pas prévisible, chercher pour trouver des applications, amène souvent à ne plus rien trouver du tout.
De manière apparemment contradictoire, dans la proposition comtienne la recherche n'est pourtant libre que jusqu'à un certain point. Elle est régulée non par le pouvoir industriel, mais par l'opinion, gardienne de la liberté. Science et industrie doivent donc également obéir dans leurs très grandes orientations à des idéaux humains élevés ; ceux-ci exprimés très vaguement dans la Politique comtienne, sont rares et en petit nombre. Autrement dit, l'industriel peut (et doit) rechercher le profit (le sien propre, en même temps que la prospérité économique collective), le scientifique poursuivre à sa guise les objets de connaissance qu'il se donne. Cependant, pour certains aspects fondamentaux, lorsque les grands principes seraient battus en brèche gravement si l'on n'y mettait bon ordre, le pouvoir industriel et la liberté du scientifique sont limités par l'opinion publique. Celle-ci, qui n'a qu'un pouvoir symbolique, spirituel, de conseil et de mise en garde, si elle n'était pas écoutée, il faut le préciser, prendrait les moyens de l'insurrection, de la grève ou de la destruction (par exemple des machines qui contribuaient à dégrader plutôt qu'à améliorer les conditions de vie des prolétaires). Les scientifiques sont donc en principe libres dans leurs travaux, les industriels sont à même de poursuivre des buts purement économiques, à condition de ne pas contrevenir gravement aux principes fondamentaux de la morale positiviste.
Cette proposition d'équilibre des pouvoirs (pouvoir matériel de l'industrie, pouvoir spirituel de l'opinion populaire) est cohérente si l'on se souvient que l'État n'existe plus, que le pouvoir de coercition qu'est l'armée est dissout, qu'une gendarmerie non armée assure l'ordre public et que le peuple, lui, conserve les armes. Cette proposition, Comte l'affirme, assurerait, si elle était mise en pratique, à la fois la prospérité économique et la lente mise en place d'une vie publique mondiale concrètement porteuse des valeurs humaines fondamentales. On viserait par là à rendre impossibles toutes conditions de vie inhumaines dans l'ordre matériel ou social, ce que l'on appelle toute forme d'exclusion dans notre vocabulaire contemporain.
L'innovation scientifique, libre de toute contrainte pour une bonne part, et surtout non soumise aux critères de rentabilité : voici un idéal fort inactuel bien que sa mise en œuvre n'exclue pas, dans la proposition comtienne, l'influence indirecte des sciences sur l'évolution positive de la prospérité collective. Mais en même temps les scientifiques sont des clercs, indirectement ils doivent se consacrer au Bien commun. Une sorte de "service public" universel de l'Humanité doit en effet être préservé, dans la recherche scientifique y compris, et c'est le rôle de la politique internationale de le mettre en œuvre. La libre recherche du savant (l'orgueil de la poursuite de la connaissance) ou la recherche du profit matériel et personnel ne sont pas des sentiments élevés mais restent d'utiles aiguillons au progrès des sciences ou à la prospérité générale. La recherche d'accomplissement individuel ou d'enrichissement personnel subsiste mais doit cependant être limitée, dans certains cas, lorsqu'elle met trop gravement en danger les valeurs fondamentales (sociales, politiques, morales). Ainsi, telle machine introduisant une plus forte rentabilité pour les manufacturiers mais une réelle perte de qualité du travail pour les travailleurs sera interdite. Ainsi, lorsque l'Humanité meurt de faim, certaines recherches agronomiques seront en partie favorisées et la totale liberté du savant pour une fois limitée. Ces interdits ou ces régulations doivent se faire sous la pression d'un consensus quasi unanime de l'opinion publique, ils sont donc rares mais n'en ont que plus de force. En dernier recours, d'après Comte, ce serait, si nécessaire, l'opinion publique internationale éclairée qui devra être considérée comme souveraine.
Le pouvoir des industriels est donc relatif. Bien que ceux-ci tentent d'augmenter leur prospérité personnelle, ils ont en charge, par une sorte de ruse de la raison économique, la prospérité publique. Mais si la recherche de progrès matériel (d'une prospérité collective accrue) en venait à contredire gravement les principes fondamentaux de la politique qui se fonde sur la religion de l'Humanité, alors c'est la sphère publique, le "spirituel" qui aurait le dernier mot.
Comte a donc un "programme" de politique internationale à la fois ambitieux et prudent. Ambitieux, car il prétend, on l'a dit, non pas étendre le cadre politique moderne mais rénover de fond en comble la théorie politique classique. Prudent, car il est soucieux d'établir des médiations et prévoit qu'une telle transformation nécessitera peut-être plusieurs siècles pour aboutir.
Ces classes neuves (industriels, ouvriers, ingénieurs) sont d'après Comte en quelque sorte spontanément internationales, de même que le pouvoir économique et industriel. Le nouveau sujet du politique (la masse sociale, les prolétaires) n'a ni terre, ni tradition, il appartient à l'Humanité en général, non à un État-nation particulier, car en effet c'est l'emploi de machines (l'application indirecte des sciences), et non la langue ou la terre, qui définit le prolétaire. Il n'a pas pour mission d'exercer le pouvoir au sens classique du terme(11). En conséquence, il convient de modifier radicalement la définition du cadre politique. Théorie et pratique évoluent donc ensemble vers une forme d'organisation internationale assortie d'une philosophie politique dont les cadres se renouvellent en conséquence. Les idées mènent le monde, certes : une science politique nouvelle générera une réalité politique révolutionnaire (au sens comtien de retour autant que de changement), ainsi que la mise en place d'une forme de souveraineté qui dépasse le cadre de l'État national. Inversement, c'est la réalité (l'industrialisation, la dimension internationale des échanges, les formes nouvelles de vie sociale) qui appelle une philosophie politique apte à permettre de la penser. La véritable politique sera donc essentiellement celle qui définit la politique industrielle internationale.
Les États ne doivent plus être de "Grands-Individus", les uns à l'égard des autres dans un état de nature. Cosmopolitique, la politique comtienne est également pacifiste(12). La guerre certes eut un rôle important dans "la marche de la civilisation". De Rome à la féodalité, elle a marqué le destin politique des peuples les plus avancés. Le commerce et l'industrie prendront le relais et institueront, d'après la politique positive, l'état de paix mondiale. La mise en place même du modèle de politique industrielle sur la totalité de la Terre rendra possible les échanges tant matériels que culturels, échanges dont l'internationalisation est donc la conséquence naturelle (elle ne doit rien à une volonté politique au sens classique). Ces échanges d'ailleurs ne sont susceptibles d'exister pleinement ni dans le cadre de communautés restreintes, ni dans celui des États-nations. Ces derniers en effet restent potentiellement guerriers car leurs membres s'identifient non à l'Humanité en général mais à l'"intérêt national", à un territoire, une race, une croyance particuliers. D'où le lien nécessaire entre la paix perpétuelle et la forme désormais internationale de la volonté politique, forme que la politique positive se propose de définir précisément. Il doit y avoir un pouvoir, des instances de décisions internationales, là où n'existent que des rapports de puissance interétatiques(13).
Quant au pouvoir spirituel, à l'opinion publique internationale, ils sont à construire. L'instruction publique, la vulgarisation des sciences, l'apprentissage de l'argumentation et la réflexion en sont la condition. Comte admire les Jésuites et les humanités classiques (bien que la fusion de l'idée chrétienne et l'idéal gréco-romain figés dans une éternité a-historique et non moderne n'ait plus de sens), il cherche un équivalent pour l'âge de la science. Une formation des sensibilités, un art qui servirait de socle à la culture et permettrait de constituer une communauté d'opinion. Et c'est la philosophie (positive) qui est chargée de fournir les idées générales, susceptibles de permettre la traduction des sciences spécialisées dans le champ d'une culture unitaire.
Par conséquent la société projetée par le fondateur du positivisme est essentiellement une société pédagogique. Dans la religion positive qui est au centre de la vie sociale s'organise le culte inlassable de la connaissance, culte qui est aussi une culture : célébration et cours, conférences et publications, cercles de réflexion et discussion. C'est à cette condition que les sciences donnent lieu à une politique et que l'opinion publique acquiert la capacité à gouverner.
Les savants cherchent dans une indépendance relative. Ils n'exercent finalement que marginalement le pouvoir spirituel, n'étant pas des experts dans les choses humaines. Seule l'opinion publique internationale instruite, dont les clercs ont en charge l'esprit mais à laquelle tous les hommes participent, aura le dernier mot.
Les propositions de Comte ne se sont pas réalisées. Les hommes de science actuels ne sont décidément pas indépendants du pouvoir industriel ; les États nationaux n'ont pas dépéri; les objectifs économiques ne sont pas régulés efficacement par des objectifs sociaux; l'opinion publique ne débat ni ne juge des grandes orientations scientifiques; la "culture" scientifique et technique n'est pas intégrée à la culture tout court.
Le marché conclu avec le Diable pour l'exploitation moderne du monde et des hommes (Polanyi), ce pacte qui donne la suprématie à l'économie et laisse sans pouvoir les sociétés et les valeurs sociales, ce pacte dure toujours.
Le philosophe est le médecin de la société. Comte nous fournit bien en ce sens quelques indications pour une thérapeutique qui prend pour remède une des causes apparentes du mal (les sciences). Ce faisant, quoique prudent, il se montre encore optimiste, il évite le désenchantement.

Les amoureux de Paris, qui aiment à se promener au cœur du Quartier latin, peuvent apercevoir, entre l'Odéon et la Faculté de médecine, un immeuble du XVIIIe siècle, situé au 10 de la rue Monsieur le Prince, qu'on appelle "La Maison d'Auguste Comte".
Cet immeuble, où habitent encore quelques descendants de positivistes, est en grande partie occupé par l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Au deuxième étage se trouve l'appartement qu'occupa Auguste Comte et qui a été aménagé en musée. Il a été pieusement reconstitué avec l'ensemble de son mobilier, de ses bibliothèques et de son "fonds typographique". Au premier étage est installé un centre d'archives, ouvert aux chercheurs, qui ont à leur disposition une documentation importante sur Auguste Comte et sur les mouvements positivistes dans le monde au 19è siècle et jusqu'à la moitié du 20eme siècle. Cet ensemble est géré par une Association internationale regroupant majoritairement des chercheurs, philosophes et historiens des sciences.
La Maison d'Auguste Comte a déjà une longue histoire, une histoire mouvementée, marquée par de nombreux procès, débats et conflits autour de l'héritage d'Auguste Comte, dont la possession de "l'appartement sacré" et de son patrimoine fut l'enjeu pendant près d'un siècle après sa mort. Nous livrons ici les principaux épisodes tels que nous avons pu les reconstituer grâce aux archives de la Maison(14). Nous verrons qu'elle fut successivement un domicile sacré offert au culte et à la vénération, le siège de la Société Positiviste en attendant d'être celui de l'Eglise universelle, un centre d'enseignement de la doctrine, un lieu de pèlerinage et un centre de ralliement. Auguste Comte a vécu dans cet appartement pendant près de quinze ans. Il s'y est installé en 1841, au moment où il s'est séparé de sa femme Caroline ; il y a écrit la plupart de ses œuvres, depuis les derniers volumes du "Cours de philosophie positive" jusqu'à sa dernière œuvre "La Synthèse subjective" et notamment le "Système de philosophie positive ". C'est là qu'il a reçu Clotilde de Vaux, dans son salon, chaque semaine, en 1845, pendant cette "année sans pareille "(15) C'est là qu'il recevait ses disciples plusieurs soirs par semaine et que se réunissait la Société positiviste.
On sait qu'Auguste Comte vivait dans la plus grande pauvreté depuis qu'on lui avait retiré toutes ses fonctions à l'Ecole Polytechnique, celle d'examinateur du concours d'admission d'abord, puis celle de répétiteur. Il n'aurait donc pu subvenir à la location de ce grand appartement, auquel il était si attaché, pour y loger ses bibliothèques et recevoir ses disciples. Mais, sur l'initiative de Littré en 1848, avait été institué le "Subside positiviste" auquel souscrivaient chaque année les disciples positivistes, et qui lui permettait de se consacrer à son travail sans trop de soucis matériels. Chaque année Auguste Comte rendait compte à ses souscripteurs par une circulaire du bilan de ses travaux et de son action en faveur du positivisme et de la religion de l'Humanité.
Auguste Comte a rédigé son Testament en 1855, deux ans avant sa mort. Il a été écrit, comme on peut s'en douter de la part du philosophe, avec le plus grand soin et après de longues méditations. C'est un document de trente pages, auquel il a ajouté plusieurs additions et notamment cette fameuse "addition secrète " sur laquelle on reviendra. Il a été publié après sa mort en 1884 et réédité en novembre 1896 par "l'Exécution testamentaire" en un gros volume (qui contient également ses douze confessions annuelles et les 181 lettres échangées entre Auguste Comte et Clotilde de Vaux).

Quand le philosophe fait son testament, il a un grave souci, qu'il a déjà évoqué à la fin du quatrième tome du "Système de politique positive " : en tant que fondateur de la Religion de l'Humanité, il se devait de désigner son successeur comme "grand prêtre universel".
Malheureusement il craint de ne pouvoir le désigner avant sa mort : "N'ayant pu trouver jusqu'ici de successeur, ni même aucun collègue, je déclare que si je disparaissais avant d'y parvenir, le positivisme se développerait mieux d'après les libres efforts de mes dignes disciples que sous un chef insuffisant". En conséquence il décide de confier l'exécution de son testament à treize de ses disciples (dont neuf Français, trois Hollandais et un Espagnol). Parmi eux, il avait choisi "pour représenter leur ensemble et présider à leurs opérations collectives, M. Laffitte, avec qui je suis, depuis l'année 1844 en intimité certaine". Mais il ajoute : "Quoique les éminentes qualités de son cœur et de son esprit se trouvent altérées par l'insuffisante énergie de son caractère, j'espère, d'après sa digne préparation, qu'il sera le premier disciple auquel je conférerai le sacerdoce de l'Humanité. La distinction que je viens de lui décerner est tellement méritée qu'elle ne peut inspirer aucun ombrage à ses collègues". On imagine déjà les difficultés que rencontrera Pierre Laffitte pour asseoir son autorité comme "directeur intérimaire du positivisme ".
La deuxième préoccupation d'Auguste Comte quand il écrit son testament est d'éviter que son épouse revendique légalement d'hériter de tous ses biens et surtout de la propriété littéraire de ses œuvres. Il rappelle à ce propos qu'après "le fatal mariage contracté le 19 février 1825 avec l'indigne femme dont je fus irrévocablement séparé le 5 août 1842, après 17 ans d'intimes souffrances", il s'est senti obligé de lui verser une pension viagère de deux mille francs par an, qu'il a pu en partie maintenir les dernières années grâce au "Subside positiviste". Il demande donc à ses exécuteurs testamentaires de continuer à lui verser cette pension jusqu'à sa mort. En contre-partie il espère que son épouse ne s'opposera pas aux dispositions du testament.
La première disposition du testament concerne Sophie Thomas (née Bliaux), sa servante dont il a fait sa fille adoptive : il demande à ses exécuteurs testamentaires de lui verser une rente viagère "en reconnaissance de son incomparable assistance" qu'elle lui a vouée depuis treize ans. Et il est expressément dit : "cette éminente prolétaire gardera, pour mon successeur, dans son état actuel, aux frais de l'Eglise universelle, le saint domicile où surgit et s'accomplit l'évolution religieuse du positivisme, dont les rites sacrés continueront de s'y célébrer jusqu'à l'avènement d'un temple spécial".
Ainsi Auguste Comte confère à l'appartement qu'il habite un caractère sacré. On devra respecter "toutes les reliques de Clotilde de Vaux" comme appartenant au "trésor sacré de l'Eglise universelle". Il faudra également vénérer le fauteuil rouge où elle s'asseyait : "ayant toujours été le siège de Madame de Vaux dans ses saintes visites du mercredi, je l'érigeais même pendant sa vie, et surtout après sa mort, en autel domestique". Il demande aussi à ce qu'on respecte "la distribution générale" de sa bibliothèque en trois parties : "usuelle, accessoire et superflue" et bien sûr l'ensemble des manuscrits de ses œuvres. Tous ses livres devront appartenir à son successeur, chargé de les transmettre aux pontifes suivants "de manière à former la base perpétuelle de la bibliothèque du grand prêtre de l'Humanité".

Enfin il demande qu'on publie, s'il n'a pas eu le temps de le faire avant sa mort, son dernier écrit "La Synthèse subjective", puis toute sa correspondance avec Clotilde de Vaux, en y joignant le dernier roman de celle-ci, "Wilhelmine" (qu'elle n'avait pu terminer avant sa mort), puis l'ensemble de sa correspondance générale. La conservation et la diffusion du "fonds typographique" de ses œuvres sera d'ailleurs une des missions essentielles des exécuteurs testamentaires.
L'appartement devra rester le siège de la "Société positiviste", société qu'il avait fondée en 1848 pour être une sorte de club de réflexion politique, chargé d'élaborer des propositions propres à l'avènement de la future organisation sociale, qui se réunissait chez Auguste Comte tous les mercredis soirs. Dans son testament il affirme qu'elle devra subsister "quelque imparfaite qu'elle reste encore, en devenant de plus en plus fraternelle et vénérante jusqu'à l'avènement du Comité positif. Il confie, après sa mort, la présidence perpétuelle de la "Société positiviste " à Fabien Magnin, ouvrier menuisier, qui a été le premier "prolétaire" disciple de Comte, après avoir assisté à son cours d'astronomie populaire. Quant au "Comité positif", qui devra "seconder le pontife universel pour l'installation générale du positivisme", il précise qu'il n'est pas encore entièrement constitué, mais qu'il en a déjà choisi plusieurs membres : cinq pour la France, trois pour l'Angleterre, un pour la Hollande, l'Espagne et la Prusse.
En passant, il ne peut s'empêcher de s'adresser au "dictateur français" (Napoléon III) pour lui conseiller "d'instituer en temps opportun, la dictature positiviste" en proclamant Magnin, gouverneur des Finances, Hadery gouverneur de l'Intérieur et Deullin gouverneur de l'Extérieur (tous trois disciples d'Auguste Comte, l'un est menuisier, Hadery est propriétaire cultivateur et Deullin banquier à Epernay). Enfin il prévoit "la formation décisive du noyau sacerdotal" qui devra être composé, avant la fin du siècle, de cinquante philosophes. Les futurs prêtres, "quand leurs qualités morales seront assez constatées", devront subir des épreuves, sous forme de sept thèses encyclopédiques, se rapportant à chacune des sept sciences. Mais il ne juge, parmi ses disciples, que deux d'entre eux aptes à la dignité sacerdotale : Laffitte et Papot, quelques autres pouvant y parvenir malgré leurs lacunes.
Le 20 janvier 1856 Auguste Comte réunissait les exécuteurs testamentaires résidant à Paris, après quoi il écrivait une importante addition à son testament sous forme d'un message "propre à rectifier la déviation" de ses meilleurs disciples qui avaient "encore peu marché vers leur complète régénération". Il leur rappelle que "ses deux grandes élaborations (le Cours de philosophie positive et puis le Système de politique positive) ont surtout consisté, l'une à comprendre le passé, l'autre à déterminer l'avenir." Et il ajoute : " puisque la Religion positive est maintenant fondée, il me reste à caractériser la synthèse qu'elle fera prévaloir" (ce sera la Synthèse subjective).
Il rappelle alors dans un résumé saisissant, les deux luttes qu'il a eues à mener pendant sa carrière. La première lutte a été menée contre "ceux qui, craignant la discipline intellectuelle, voulurent jadis m'empêcher de transformer la science en philosophie". Ce sont, en fait, les savants de l'Académie des Sciences et de l'Ecole polytechnique, dont "le principal représentant de l'anarchie académique" désigne Arago. "Ce sont eux, écrit-il, qui dirigent alors la persécution contre mon existence matérielle" (En empêchant sa nomination de professeur à l'Ecole Polytechnique et en l'éliminant de son poste d'examinateur puis de répétiteur.).
La deuxième lutte, écrit-il, fut menée "contre ceux qui, craignant la discipline morale, veulent m'empêcher de transformer la philosophie en religion". Là, il désigne Littré, "l'écrivain accrédité qui, devenu le champion dévoué de mon indigne épouse, représente le mieux la résistance académique et révolutionnaire, à ma reconstruction du pouvoir spirituel". (Littré a en effet, rompu avec Comte en 1852, en désaccord avec son évolution religieuse). Et il conclut "Ce fut la seconde lutte positiviste, moins brutale mais plus grave et plus prolongée que la première". Il est clair que, pour lui, le combat n'est pas terminé et sera à poursuivre par ses successeurs.
Pour terminer, il annonce à ses exécuteurs testamentaires qu'il a écrit une "addition secrète" concernant son "indigne épouse". Ce secret, leur dit-il, est "tellement grave que, si je le divulguais, mon indigne épouse serait même abandonnée de son principal défenseur". Le "pénible récit" qui raconte leur rencontre, alors qu'elle exerçait comme fille publique, puis les circonstances de leur mariage et son comportement coupable lors de leur union, était destiné à n'être jamais lu que par ses exécuteurs testamentaires : il renferme, précise-t-il, "l'explication du mystère domestique".
La mort d'Auguste Comte le 5 septembre 1857, après une courte agonie, a constitué, pour les fidèles disciples, un véritable choc. Mais Pierre Laffitte, absent de Paris lors du décès et de l'enterrement, prend rapidement les choses en main. Dès le 30 octobre 1857, il rend compte des décisions prises dans une circulaire à tous les adhérents positivistes (la 9è circulaire, faisant suite aux 8 circulaires annuelles d'Auguste Comte) : "Auguste Comte nous transmet donc le noble héritage, leur écrit-il : continuer la constitution commencée d'un nouveau pouvoir spirituel qui, au nom de la religion démontrée, vienne graduellement rétablir en Occident l'ordre intellectuel et moral". Il rappelle aussi que le Maître n'a pas nommé de successeur : "Il y a, par suite, interrègne dans le sacerdoce de l'Humanité. Les disciples qu'il a le plus spécialement désignés à cet égard, dans son testament, devaient donc pourvoir à organiser un tel interrègne".
En attendant, les cinq exécuteurs testamentaires présents à Paris, se sont constitués en comité, sous le nom de "Comité positiviste" "de manière à former le noyau central autour duquel se rallieront les membres épars de la famille positiviste" (Rappelons qu'ils sont nombreux en France, en Angleterre et au Brésil, mais que des disciples positivistes se trouvent dans presque tous les pays d'Europe et en Amérique) (16). Après des pourparlers difficiles, diront certains protagonistes, la présidence de ce comité est accordée à Pierre Laffitte qui sous le titre de "directeur intérimaire du positivisme" centralise ainsi la direction des affaires positivistes "pendant tout le temps que durera l'interrègne" "J'ai accepté cet emploi, proclame Laffitte, comme un devoir sacré, légué par le Maître". Quant au comité positiviste, précise-t-il, il est purement consultatif. Rappelant que "le gouvernement par les Assemblées est contraire aux profondes convictions de la nouvelle Ecole", il entend assumer la responsabilité personnelle de toutes les décisions qu'il prendra. C'est lui qui va centraliser tous les efforts de propagation et d'installation de la nouvelle Ecole, en rappelant que "enseigner, conseiller, consacrer, juger, sont les fonctions de tout pouvoir spirituel".
Comme on pouvait le prévoir, les difficultés liées à l'héritage d'Auguste Comte ne vont pas tarder à se présenter. Conformément au testament, Pierre Laffitte et ses collègues offrent à Madame Comte les 2000 francs de pension annuelle, à condition qu'elle renonce à revendiquer aucun de ses droits sur les objets mobiliers de son mari et sur la propriété littéraire de ses oeuvres. Il semblerait qu'elle était prête à accepter, mais elle apprend par indiscrétion (malveillante ?) l'existence de l'"Addition secrète" sous pli cacheté où Auguste Comte la mettait en cause. "Elle s'écrie, se sentant menacée, qu'elle refuse d'accepter le testament, ce qui eût été de sa part une reconnaissance implicite des fameuses révélations". Elle rejette donc les offres des exécuteurs testamentaires et fait signifier par huissier qu'elle occupe le "domicile sacré". "Elle prétendit que M. Comte était athée, et qu'il était fou et qu'elle se proposait de faire attaquer son testament comme émanant d'un fou". Les exécuteurs testamentaires n'ont plus qu'une ressource, celle d'agir en tant que créanciers. En effet, le passif de la succession dépassait l'actif, car plusieurs disciples (Audiffrent et Longchampt) avaient consenti des avances financières à Auguste Comte pour ses dernières publications. Les exécuteurs testamentaires déclarent d'ailleurs agir avec le concours "du vénérable père" d'Auguste Comte (un vieillard de 80 ans) et de sa sœur.
Les scellés sont mis sur l'appartement et la vente des meubles et des livres devient inévitable. On procède à l'inventaire judiciaire et tous les manuscrits et papiers d'Auguste Comte sont déposés chez un notaire, Maître Aubry. La vente a lieu les 14 et 15 décembre. Pierre Laffitte et ses amis "rachètent à peu près tout ce qui avait appartenu à notre vénéré Maître". Les dons des positivistes affluent, notamment des Anglais et des Hollandais, et permettent de racheter tous les ouvrages imprimés d'Auguste Comte (le fameux fonds typographique de 4000 volumes). Ils reprennent le loyer de l'appartement et peuvent ainsi y réinstaller la fille adoptive de Comte comme gardienne du "domicile sacré".
Ainsi Pierre Laffitte et ses collègues peuvent annoncer aux adhérents la réussite de leur mission : ils ont reconstitué le saint domicile dans le même état où il se trouvait et rétabli le fonds typographique (qui leur permet de distribuer les ouvrages de Comte). Mais Madame Comte réclame la possession des papiers et manuscrits et prétend toujours à la propriété littéraire. Le combat n'est donc pas fini. D'ailleurs Littré a pris fait et cause pour sa protégée, Madame Comte, dans sa "Revue de philosophie positive". Il va même publier en 1863 un ouvrage : "Auguste Comte et la philosophie positive" où il prend la défense de la veuve de Comte. Quelques années après en 1868, Mme Comte engage un nouveau procès auprès du tribunal civil de la Seine pour obtenir l'annulation du testament et la remise entre ses mains de tous les papiers d'Auguste Comte, demeurés chez le notaire depuis l'ordonnance de référé de 1857. Elle s'appuyait, pour demander l'annulation du testament sur "la prétendue folie d'Auguste Comte et la déviation religieuse qui aurait marqué ses dernières années". Elle perdit son procès et l'exécution testamentaire put "poursuivre désormais en toute sécurité la mission dont elle était chargée". Mais on était déjà en 1870, 13 ans après la mort du testateur !
Cependant Pierre Laffitte et ses associés n'ont pas attendu pour organiser les activités positivistes. Dès le début de l'année 1858, la Société positiviste a repris ses réunions hebdomadaires au domicile d'Auguste Comte, sous la présidence de Magnin. Le comité positiviste est définitivement constitué de neuf membres. Le culte positiviste est institué par "la célébration de la naissance et de la mort de l'incomparable rénovateur. "Les positivistes viendront dans de telles réunions, écrit Laffitte, augmenter leur commune fraternité par l'expression vertueuse de leur commune vénération, de leur profonde gratitude et leur inaltérable reconnaissance pour la mémoire de l'homme auquel ils doivent tant". Le culte est le terme définitif de toute religion, précise-t-il, "il pourra seul rendre le dogme populaire, seul il pourra le rendre efficace en touchant le cœur, l'améliorant et le poussant au noble dévouement". Et il ajoute cette note caractéristique de l'évolution de Comte : "on y puisera en même temps une sympathie plus sérieuse pour le catholicisme, qui seul représente régulièrement la satisfaction d'un tel besoin". Mettre le culte au-dessus du dogme, ajoute-t-il, c'est mettre la culture morale au-dessus de la culture intellectuelle, et c'est d'autant plus nécessaire "dans un temps où les préoccupations exclusivement matérielles tendent à dégrader l'Occident"(17).
Finalement cette difficile période de succession va parvenir à maintenir pendant de longues années, unité et fidélité autour des dernières volontés du Maître. Ce sera, il faut bien le dire, grâce à l'action d'un homme, "le plus proche disciple", Pierre Laffitte.
Pierre Laffitte est jeune encore, il a 34 ans, quand il se retrouve à la tête du positivisme, en tant que directeur intérimaire. Il le restera plus de quarante ans !
Il est né en 1823 à Béguey, dans la Gironde, d'une famille d'artisans aisés (son père est maître forgeron-taillandier) et élevé dans la religion catholique. Il est mis en pension au lycée de Bordeaux, puis au lycée Charlemagne à Paris, où il passe le baccalauréat ès sciences physiques. Admis en classe de mathématiques spéciales, il est refusé au concours de Polytechnique par l'examinateur, qui se trouve être ... Auguste Comte, dont on a retrouvé l'appréciation lors de l'examen "Assez bonne instruction, mais mal digérée, fait des efforts intéressants pour se dégager de la routine scolastique". En fait, dira son successeur Charles Jeannolle "il était très impressionnable et d'une extrême timidité". Il s'orientera alors vers le professorat de mathématiques et de physique, vivant assez difficilement de leçons particulières et de cours dans des établissements privés, comme le fit Auguste Comte au début de sa carrière.

Mais le sens de sa vie, il va le trouver très vite en 1842, dès l'âge de 19 ans, quand il découvre le Cours de philosophie positive, qui sera pour lui une illumination. A partir de 1844, il devient progressivement le disciple puis le confident de Comte. Celui-ci lui consacrait quelques heures par semaine, souvent le lundi soir de sept heures et demie à neuf heures précises : "c'était, dit-on, le jour réservé à Laffitte". Il l'appelait "son jeune ami", faisait de longues promenades avec lui "il leur arrivait, racontera Laffitte, de faire en été grâce aux chemins de Fer, des promenades à Sceaux et dans les environs. On voit dans les lettres de Comte, combien il lui était attaché, lui reprochant même ses absences quand il retournait chez lui en Gironde. En tout cas pendant ces quinze ans, Laffitte s'imprègne des idées du Maître qui lui donne de précieux conseils pour la direction de ses études. Il recueille toutes ses pensées et ses projets, dont il fera bénéficier ensuite les positivistes dans de nombreux articles de " la Revue Occidentale".
En tant que directeur du positivisme, Pierre Laffitte va privilégier l'activité d'enseignement, ce qui correspond tout à fait à sa vocation de pédagogue et à sa parfaite connaissance de la doctrine du Maître. "Sans prétention apparente d'abord, sans bruit et sans éclat, modestement et laborieusement, M. Laffitte se mit à enseigner la doctrine" rappellera son ami le docteur Robinet. Ce sera d'abord son grand cours sur "Les grands Types de l'Humanité", reprenant l'ordre que leur avait donné Comte dans le calendrier positiviste, puis il enseignera "la Philosophie première" et plus tard il orientera son enseignement sur la science sociale et la morale. Jusqu'en 1870 il professe son cours dans l'appartement d'Auguste Comte, puis l'auditoire devenant plus nombreux, ce sera dans différentes salles de Paris, et notamment à la salle Gerson, dépendante de la Sorbonne.
D'après les témoins, Laffitte avait pris progressivement de l'assurance, il faisait même preuve d'une grande éloquence, avec "des saillies spirituelles" et "le brio d'un causeur enjoué". Les séances duraient trois heures d'horloge devant 150 à 200 auditeurs. "Son érudition, véritablement encyclopédique, était prodigieuse" affirmaient ses disciples, qui reconnaissaient également son esprit étincelant et ses brillantes facultés d'exposition". Dans ses cours il ne se borne pas à expliquer les travaux de Comte, il se met à développer des "constructions complémentaires aux travaux qu'Auguste Comte n'avait pu mener à terme", notamment sur la morale positive. A ce sujet, Robinet (18) reconnaîtra l'importance de ces travaux "les meilleurs résultats théoriques obtenus par le principal disciple" .
Pendant les vingt premières années, Pierre Laffitte assure la direction du positivisme sans difficulté majeure. Robinet évoquera avec émotion : "l'ardeur de la foi, le désintéressement des inspirations, la sincérité des amitiés, en ces temps primitifs, véritable âge d'or des religions, selon le mot de Sainte Beuve". Les positivistes sont peu nombreux mais très actifs. Les disciples historiques qui avaient connu Comte écrivent de nombreux articles et ouvrages pour faire connaître la vie et la pensée du Maître. C'était, disaient-ils, leur devoir de propagande. Les relations sont excellentes avec les groupes positivistes anglais, particulièrement dynamiques. "L'organe positiviste, dira Pierre Laffitte de cette période, consiste surtout actuellement dans la combinaison de l'Angleterre et de la France". Outre-Manche, l'animation du positivisme est assurée par Richard Congreve, ex-pasteur évangélique. Il a enseigné à Oxford, a découvert le positivisme en 1845 grâce à La logique de Stuart Mill. Il a rencontré Comte en 1849 et se passionne alors pour les aspects historiques, politiques et sociaux de sa doctrine. Il étudiera même la médecine pour compléter sa formation scientifique positiviste. Considéré comme le disciple orthodoxe le plus religieux, il fondera en 1870 le premier temple de l'Humanité, suivant les plans d'Auguste Comte à Chapel Street à Londres. Il y établira tout un rite de prières, de chants choraux, d'exhortations et de sermons.
Si Pierre Laffitte ne suit pas Congreve sur le plan religieux et notamment sur l'importance donnée au culte (pour lui, il était prématuré d'instituer des formes rituelles et d'en exiger l'observance rigoureuse, dira Charles Jeannolle), en revanche il le soutient dans ses prises de positions politiques. A cette époque les positivistes anglais s'expriment vigoureusement contre les guerres coloniales. Congreve intervient dès 1856 à propos de Gibraltar, puis contre la répression des Cipayes en Inde. En 1854 il s'indigne de la répression anglaise en Irlande et se déclare pour un Etat autonome. Pierre Laffitte, quant à lui, s'intéresse à la Chine et prône le respect de la culture chinoise. Le docteur Robinet met en garde vigoureusement contre les risques de guerre en Europe. Les positivistes sont également très présents dans le débat social (les relations entre le capital et le travail) et les prolétaires positivistes participent aux Congrès ouvriers dans les différents pays d'Europe.
Cette belle unité entre les positivistes, qui va connaître ses plus forts moments dans la solidarité des Anglais lors de la guerre de 1870 et du siège de Paris, affrontera sa première crise quelques années après et mettra en question la direction de Laffitte.
Les divergences qui vont se manifester de plus en plus après les années 1870 ne portent pas sur la doctrine. Nous sommes entre positivistes orthodoxes, c'est-à-dire comme les définit Dubuisson "ceux qui n'ont rien retranché de l'œuvre d'Auguste Comte, ceux qui n'ont point divisé sa vie en deux parties, l'une où l'homme aurait fait preuve du plus éclatant génie, l'autre où il serait tombé dans la folie et dans la rétrogradation théologique". En clair, les positivistes orthodoxes sont des croyants de la Religion de l'Humanité.
En fait l'opposition qui se fait jour contre Pierre Laffitte, vient de ceux qui le soupçonnent de s'aligner complaisamment sur les positions du gouvernement français. De ce fait "comme chef spirituel et directeur, il ne pouvait plus conserver, quoiqu'il en dit, l'indépendance nécessaire pour juger, conseiller et reprendre". En clair, il a fait allégeance au gouvernement "dont M. Jules Ferry fut toujours le plus considérable", se taisant ou adoptant toujours un avis conforme à celui du gouvernement, "ce qui annulait ou pervertissait l'action philosophique". Toujours au nom du respect de l'orthodoxie, on reprochait à Pierre Laffitte de sacrifier la culture religieuse au développement intellectuel ; et pour faire bonne mesure, on l'accusait de laxisme dans sa direction et "de faire régner le laisser-aller qu'on regrettait de rencontrer parfois dans sa propre attitude".
Finalement deux courants se forment parmi les positivistes : l'un sous l'inspiration de Richard Congreve, appuyé par Audiffrent et Sémèrie en France, tend à l'élimination de Laffitte ou à une entière séparation d'avec lui; l'autre formé par le plus grand nombre des positivistes, et notamment Magnin, Longchampt, Florez et Robinet, cherchent à éviter la scission, "tout en reconnaissant plus ou moins le bien-fondé des reproches adressés au directeur actuel". Après de nombreux débats houleux, la scission devient un fait accompli en 1878. Un groupe de positivistes anglais refuse de suivre M. Congreve pour rester uni à M. Laffitte, tandis qu'en France, Audiffrent et Sémèrie reconnaissent pour chef spirituel M. Richard Congreve. Celui-ci aménage dès 1879, 30 rue Jacob, à quelques pas de la rue Monsieur le Prince, un centre culturel et politique rival. La scission va se propager au Brésil et au Chili, "où elle devint plus aigüe et la séparation plus profonde encore".

Si Pierre Laffitte ne semble pas trop affecté par cette scission, les opposants à sa politique ne désarment pas, y compris parmi les positivistes restés fidèles. Les débats à la Société positiviste sont houleux : on proteste quand Laffitte obtient la salle Gerson, annexe de la Sorbonne, pour y exposer l'évolution du catholicisme du point de vue de la philosophie positive, ce qui est jugé "assez contraire à la grande mesure de séparation de l'Eglise et de l'Etat, présentée par Auguste Comte comme un des principaux désidérata du mouvement social actuel". On lui impute également la perte de confiance du prolétariat : "adieu le rêve d'Auguste Comte : l'union des prolétaires et des philosophes, comme suprême et irrésistible ascendant social, pour réorganiser sans Dieu ni roi, par la Religion de l'Humanité". Mais les réactions les plus vives se manifesteront au moment de "l'affaire du Protectorat de la République française sur le Beylicat de Tunisie" c'est-à-dire l'annexion à la France de cette partie des possessions musulmanes. On se scandalise de l'approbation par Pierre Laffitte de cette "spoliation militaire" qui revient à reconnaître "le droit du plus fort", en contradiction flagrante avec la doctrine positiviste (allusion à ce que Comte appelait le crime occidental moderne).
Malgré cette malheureuse scission, la période des années 1880/1890 peut être considérée comme l'apogée du positivisme de Pierre Laffitte. Les cotisants du subside positiviste n'ont jamais été aussi nombreux : 260 pour l'année 1882, dont 140 Français, qui contribuent jusqu'à 14.000 Frs en 1883. Il faut dire que Laffitte a fondé en 1878 La Revue occidentale, reprenant un projet avorté d'Auguste Comte, et qui devient l'organe officiel du mouvement. Il en assure la direction avec le docteur Dubuisson, gendre du docteur Robinet, et elle diffusera jusqu'à 400 exemplaires. On y trouve des articles sur la politique internationale et sur les questions sociales, mais aussi des épisodes de la vie d'Auguste Comte et l'exégèse de son œuvre. Laffitte y publie également une grande partie des cours qu'il professe.
A l'étranger, le foyer néerlandais s'est éteint, mais un autre est né en Suède, grâce à l'action du docteur Anton Nyström qui crée l'Institut ouvrier de Stockolm. Un groupe s'est constitué également à Budapest. Mais c'est encore en Angleterre que le positivisme est le plus vivant : le groupe de Newton Hall, resté fidèle à Pierre Laffitte, essaime au nord de Londres et à Manchester. Au Brésil, la situation est plus confuse. Pierre Laffitte avait promu à Paris deux Sud-Américains à la dignité sacerdotale, le Chilien Jorge Lagarrigue et le Brésilien Miguel Lemos, mais ils ne vont pas tarder à s'opposer violemment à Laffitte, lui reprochant son abandon de l'impulsion religieuse, et ils entrent en dissidence en 1883. Au moment de la révolution de 1889 et de l'abdication de l'Empereur Pedros II, l'un des instigateurs, le senhor colonel Benjamin Constant (Botello de Magalhos) devient ministre de la nouvelle république. Celui-ci, qui avait participé à l'introduction du positivisme au Brésil, avait rompu avec Lemos au moment du schisme.
A Paris, Pierre Laffitte ne reste pas inactif. Il annonce en 1885 la formation d'une Société d'enseignement populaire supérieur et il sollicite du Conseil d'Etat sa reconnaissance comme étant d'utilité publique. Quelques années plus tard en 1892, il obtient du Ministre de l'Instruction publique, Léon Bourgeois, la chaire d'Histoire des Sciences au Collège de France, véritable consécration officielle, sinon du positivisme, du moins de son principal représentant. Mais Pierre Laffitte a beau rappeler que le Maître avait sollicité cette chaire en son temps auprès de Guizot, les opposants s'indigneront de voir devenir "fonctionnaire public" celui qui "passait pour le chef de l'école, du parti et de la secte positiviste, pour le porte-drapeau des adhérents, des croyants à la Religion de l'Humanité". Il faut dire qu'à 69 ans, Laffitte qui avait renoncé à sa profession pour se consacrer à la propagande positiviste, s'assure enfin d'un revenu convenable.
Mais Laffitte ne s'arrête pas en chemin. Apprenant le décès de la propriétaire et la mise en vente de l'immeuble du 10 rue Monsieur le Prince, il décide de l'acheter en entier et l'acquiert à l'amiable pour la somme de 190.000 F. Il crée à cet effet une Société civile immobilière (SCI Pierre Laffitte) dont il est le président, en faisant appel à la générosité de ses amis positivistes qui prennent des parts dans la Société, mais aussi à des emprunts qu'il compte rembourser à l'aide du subside positiviste. Il explique à ses adhérents combien il est important de sauvegarder l'appartement sacré (notre Kaaba, disait-il)(19). "La possession de la maison d'Auguste Comte, qui nous garantit la perpétuité de celle de son appartement, a pour nous une importance capitale devant laquelle s'effacent les embarras financiers. Nous avons là un centre de ralliement et d'action pour les groupes positivistes comme pour les individus isolés". C'est bien en effet cette notion de centre de ralliement qui va constituer tout l'enjeu dans les années à venir, autour de la maison d'Auguste Comte, bien plus que celle de siège de la Religion de l'Humanité.
C'est alors que Pierre Laffitte annonce, dans la circulaire datée du 12 Aristote 106 (9 mars 1894), que par suite de l'achat de l'immeuble, "le mandat des Exécuteurs testamentaires d'Auguste Comte se trouvait entièrement épuisé et l'Exécution testamentaire définitivement close". Il faut dire que le corps des treize exécuteurs testamentaires qui s'était régénéré au fil des décès de ses membres par la règle sociocratique(20), représentait une gêne sinon une menace, pour l'action de Pierre Laffitte, sachant notamment que deux membres du corps étaient schismatiques (Audiffrent et Congreve) . En tout cas le docteur Robinet, pourtant son plus fidèle ami, se rebiffe et refuse la dissolution de l'Exécution testamentaire. Avec l'aide de Deullin et de Foucart, il envoie une circulaire à tous les adhérents, véritable manifeste contre l'action de Pierre Laffitte, où notamment il dénonce sa mainmise sur les meubles et le patrimoine d'Auguste Comte "qui ne lui appartenaient pas".
L'Exécution testamentaire maintenue va durer quelques années, malgré le décès de Deullin (1897), de Foucart (1898) et de Robinet (1899), en se manifestant par des circulaires, des publications et des commémorations(21).
La santé de Pierre Laffitte commence à se détériorer dès l'année 1894 et il ne quitte plus son appartement à partir de 1897, sauf pour assurer son cours au Collège de France. Il désigne alors son successeur en la personne de Charles Jeannolle, qui lui servait de secrétaire et qui était chef de bureau à l'Office du travail . L'intronisation de Charles Jeannolle donne lieu à une cérémonie solennelle le 3 César 109 (25 avril 1897) qui rassemble près de cent personnes dans l'appartement sacré. Mais Pierre Laffitte conservera encore quelques années la fonction de Directeur du Positivisme.
Les dernières années de sa vie seront marquées par un grand événement, l'inauguration en 1902 de la statue d'Auguste Comte, place de la Sorbonne à Paris. Ce projet avait été lancé par Pierre Laffitte en 1898. Le conseil municipal de Paris avait donné son accord pour cet emplacement (belle revanche posthume d'Auguste Comte vis-à-vis des autorités académiques ! )
Une souscription internationale est lancée et rapporte la coquette somme de 30.000 Frs. La sculpture en marbre est réalisée par Injalbert, membre de l'Institut(22). L'inauguration a lieu le 18 mai 1902, sous la présidence du général André, ministre de la guerre, qui représente le gouvernement, devant un parterre de personnalités françaises et étrangères et notamment parmi les positivistes Frédéric Harrison, (Angleterre), le docteur Henrich Molemaar (Allemagne), le docteur Nyström (Suède), l'homme politique Ahmed Riza (Turquie), l'ingénieur Augustin Aragon (Mexique). Ce fut un grand moment pour le positivisme en France ce qui fit dire à Brunetière : "Auguste Comte est à la mode".
Pierre Laffitte n'avait pu se rendre à la cérémonie vu son état de santé. Il va décéder quelques mois plus tard le 4 janvier 1903, en son domicile du 126 rue d'Assas, dans sa 80ème année. Ses obsèques seront suivies par une foule considérable. Le général André tenait le cordon du poële, ainsi que son ami Anatole France et les représentants du positivisme : le docteur Bridges (société positiviste de Londres), Léon Simon pour les Brésiliens, Best pour les Mexicains et Ahmed Riza (Turquie).
A travers les discours de ses amis et de ses collègues positivistes, et les nombreux articles dans la presse, on retiendra l'image d'un homme modeste, simple et jovial. On évoquera la gaieté, la galanterie chevaleresque, l'affabilité et la bonté de ce célibataire, à la mise souvent négligée, qui s'asseyait à une table de café et s'y mettait à l'aise. Il avait effectivement élu comme "asile indispensable", le fameux café Voltaire à l'Odéon, le seul établissement qui avait encore conservé les traditions des célèbres cafés du 18è siècle. Et on se rappelait ses célèbres causeries, où il recevait les hommes les plus marquants du parti républicain. On évoquait ses séjours annuels dans son pays de Beguey où il ne manquait de passer les deux mois d'été et où il se promenait avec Anatole France.
On évoquait aussi le directeur du positivisme, qui n'aimait pas régenter. "Il se peut, écrira Jeannolle à ce propos, que cette attitude modeste et en apparence passive, ait contribué à lui attirer ce reproche d'insuffisante énergie qui fut tant exploité contre lui quand il fut devenu directeur du positivisme". Ce qui n'enlève rien à ses convictions profondes : Anatole France rappela ce qu'il lui disait souvent : "il est nécessaire de conclure l'alliance intime des philosophes et des prolétaires, l'union d'une grande pensée et d'une grande force". On relevait combien il différait d'Auguste Comte, lui qui ne supportait pas le dogmatisme ni "l'intransigeante pulsion religieuse". Il n'était pas mobilisé par un culte public organisé dans des temples selon les prescriptions de Comte. Pour lui, rappelle Wartelle, les conceptions religieuses de Comte n'avaient en elles-mêmes rien d'absolu(23). Il pensait d'ailleurs que les termes de religion, de culte et de sacrement suffisaient à éloigner des personnes, ce qui était sûrement plus vrai en France qu'en Angleterre ou au Brésil. D'ailleurs, rappela Anatole France, "il se plaisait dans la société des gens indépendants en matière religieuse, tolérants, modérés. Ceux qu'il appelait les esprits émancipés".
Mais finalement, s'il fut l'objet de critiques passionnées, l'opinion française le suivit largement. C'est ce que résume bien le journaliste du Temps : "il rendit au positivisme un service inappréciable. Il tira cette doctrine des profondeurs un peu austères où le plongea Comte, où le maintint Littré. Il lui donna de la gaieté".
Lors des obsèques de Pierre Laffitte, le docteur Bridges, brillant représentant du positivisme anglais, s'était exclamé : "Pour nous, les croyants dans la Religion de l'Humanité, le centre c'est Paris", en faisant référence à Jérusalem, La Mecque et Rome. Mais le positivisme parisien est bien mal en point à la disparition de celui qui fut son chef et sa tête pensante pendant plus de quarante ans. Il y a bien un successeur nommé et dûment intronisé, Charles Jeannolle; celui-ci a même exercé la suppléance de Laffitte depuis plusieurs années, mais, à ce titre, il a surtout assuré la gérance de la Maison, sans vouloir prendre par avance "l'attitude du Directeur effectif. A la mort de Pierre Laffitte, il précise d'emblée dans sa circulaire de septembre 1903, qu'il ne prétend à "aucune autorité à proprement parler spirituelle" mais qu'il voit sa fonction essentiellement comme celle d'un "conservateur", en attendant de transmettre sa fonction à plus digne que lui. En l'occurrence, il fait part de sa grande crainte : c'est que, face à la diminution du Subside positiviste, "la conservation de l'appartement d'Auguste Comte, de son mobilier et des archives positivistes, soit elle-même compromise".
Il y a déjà eu en 1879 la sécession du groupe anglais de Chapel Street puis, quinze ans plus tard la dissidence de l'Exécution testamentaire maintenue. Quant à l'Eglise positiviste brésilienne, elle est passée à l'offensive en 1903 en venant à Paris même acquérir la maison de Clotilde de Vaux, 5 rue Payenne (24). Le grand apôtre brésilien du positivisme, R. Teixera Mendes est arrivé à Paris en tant que Légat positiviste occidental auprès de la Sainte Ville de Paris et a aménagé au premier étage le Temple de la Religion de l'Humanité(25). Ce temple sera inauguré le 12 août 1905. C'est un affront et une grande menace pour la Direction de la rue Monsieur Le Prince.
Charles Jeannolle doit faire face à ce risque d'éclatement mais il a surtout besoin d'être conforté dans sa fonction. Il se hâte donc de mettre en place le Comité positiviste occidental, qui devait selon Auguste Comte constituer "une sorte de concile permanent de la nouvelle Église" et qui n'avait jamais fonctionné du temps de Pierre Laffitte. Celui-ci, dans ses derniers moments, avait pressé Charles Jeannolle de le former. La réunion constitutive a bien lieu le 6 septembre 1903. Charles Jeannolle avait convoqué tous les positivistes influents de France et d'Angleterre, du moins ceux restés fidèles à Pierre Laffitte. Il y a aussi le suédois Nystrom le hongrois Kun, le mexicain Aragon et le Brésilien Simon. Il ne manque que le dernier disciple direct d'Auguste Comte encore vivant, le docteur Audiffrent, maintenant très âgé, qui a décliné l'invitation.
Dès la première réunion, le Comité va se déchirer sur la question du mode de nomination du Directeur du positivisme. Certains veulent instituer un mode électif, prévoyant la possibilité pour le Comité de décider du remplacement d'un Directeur jugé incapable de tenir sa fonction. Charles Jeannolle et les traditionalistes veulent maintenir la règle sociocratique instituée par Auguste Comte, qui prévoit la nomination à vie par le Directeur de son successeur. Pour eux, le pouvoir de nomination donné au Comité est absolument inacceptable, car il conduit à l'anarchie. En fait la grande majorité des positivistes du Comité veulent faire partir Charles Jeannolle. Inquiets de " l'inaction " du Directeur en place et de la quasi vacance de la fonction, ils mettent tout leur espoir dans l'homme fort du positivisme parisien, Emile Corra.
Emile Corra n'est pas un inconnu. Né en 1848 (il a 55 ans à la mort de Laffitte et quelques années de moins que Jeannolle), fils de militaire, engagé volontaire dans la Défense nationale de 1870, il a été enseignant dans le privé puis publiciste. Il fera carrière à l'Office du Travail et deviendra Inspecteur général de l'Enseignement technique. Il s'est converti au positivisme dans les années 1870 et s'est révélé très actif dans l'enseignement populaire. Dans le mouvement positiviste, il a développé avec l'appui de Laffitte, la formule des pèlerinages commémoratifs et instructifs (comme celui consacré à Condorcet à Bourg la Reine où il mourut sous la Terreur). C'est une forte personnalité, dotée d'un charisme indéniable. Il se montrera tout-à-fait fidèle au positivisme de Laffitte, dans une relecture moderne des théories de Comte et dans sa prudence vis-à-vis du développement du culte.
Il est certain que Emile Corra n'a pas accepté de bon coeur la nomination de Jeannolle comme successeur de Laffitte. Charles Jeannolle pense alors sauvegarder l'union en annonçant la nomination de Corra, "son distingué confrère et ami" comme président de la Société positiviste d'enseignement populaire supérieur". Il se félicite aussi de clarifier les rôles entre lui et Corra: à lui, en tant que directeur du positivisme, de maintenir la conservation et l'ordre; à Corra, de le suppléer dans les taches "visant directement le progrès" (c'est bien sûr la référence à la fameuse devise Ordre et Progrès). Lors de la troisième réunion du Comité en mai 1904, il ira même plus loin en déclarant "qu'il désigne son ami Emile Corra, qui accepte, pour son successeur éventuel à la direction du positivisme".
Mais tout cela ne satisfait pas Corra, qui précipite les événements en réunissant le 8 avril 1906 le Comité positiviste occidental en l'absence de Jeannolle. Il fait approuver par la majorité une résolution qui déclare vacante la Direction du positivisme, arguant du fait que M. Jeannolle a dépassé l'âge de 63 ans, fixé comme limite des fonctions de Directeur. La résolution constate que "M. Jeannolle ne remplit pas ses fonctions de Directeur et qu'un grand nombre de positivistes, pour cette raison, ne souscrivent plus au Subside."(26). Le Comité entérine également la création de la Société positiviste internationale, sous forme d'une association Loi 1901, dont les statuts "consacrent les attributs spirituels, théoriques et philosophiques de la Direction du positivisme" . Enfin le Comité nomme M. Emile Corra, Directeur de la Société positiviste internationale et du positivisme. Celui-ci, après un échange de lettres avec Jeannolle, lui donne trois mois pour partir en retraite.
C'est la rupture ! Jeannolle, qui était prêt à envisager son départ pour laisser la place à Corra, se raidit dans sa position. Il considère que "la question de sa retraite n'aurait pas dû se poser maintenant". D'ailleurs, précise-t-il, ayant été désigné comme exécuteur testamentaire unique de P. Laffitte, il doit d'abord régler cette succession, ce qui demandera du temps et un travail considérable d'inventaire de ses archives.
Mais Emile Corra a entraîné avec lui la plus grande partie des positivistes influents, français et étrangers, notamment Keufer le président du Cercle positiviste du prolétariat, le docteur Hillemand, secrétaire de la Revue Occidentale et Camille Monier, le responsable du Fonds typographique. Il y a aussi le préfet Grimanelli, le docteur Dubuisson, le député Maurice Ajam, le mexicain Augustin Aragon et le turc Ahmed Riza, devenu un homme politique de premier plan depuis la révolution jeune turque. La nouvelle direction lance la publication de la Revue positiviste internationale et s'installe au n° 2 de la rue Antoine Dubois, juste en face de la rue Monsieur Le Prince (en attendant de s'y installer).
Force est pour Jeannolle de constater dans sa Circulaire de 1907 que le positivisme parisien est maintenant divisé en deux camps adverses pour ne pas dire hostiles. "Mes adversaires, écrit-il, se posent en sauveurs du Positivisme. Ils n'ont pas eu la patience d'attendre ma retraite volontaire"; mais leur précipitation "lui a ouvert les yeux", ce qui "m'a fait, dit-il, un devoir impérieux de rester à mon poste et de ne pas livrer l'ancien appartement d'Auguste Comte à un positivisme de fantaisie".
En fait Charles Jeannolle va se maintenir jusqu'à sa mort le 15 novembre 1914, mais le Subside positiviste qu'il reçoit va diminuer d'année en année et les adhérents se raréfient (en 1908 il n'y a plus que 40 souscripteurs). Il ne dispose même plus du Fonds typographique qui a été "soustrait" par les amis de Corra. Il se replie sur son bastion, la Maison d'Auguste Comte dont il reste propriétaire en tant que gérant de la Société immobilière et dont il interdit jalousement l'accès à tout groupe positiviste dissident. La Société positiviste, seul organe créé par Auguste Comte resté intangible, continue à se réunir dans l'appartement avec quelques membres restés fidèles. Sous la présidence de l'artisan parisien Jean-Baptiste Saint Domingue, elle cherche avant tout à maintenir les traditions. Quant à la Revue occidentale, elle a, elle aussi, réduit ses ambitions. Confiée à François Saunier, elle n'est plus qu'un bulletin de liaison pour les seuls positivistes.
Jusqu'au bout Jeannolle restera fidèle à ce qu'il considère comme sa mission, c'est-à-dire conserver le patrimoine intact, pour le jour de l'avènement d'un nouveau pouvoir spirituel car "il ne peut y avoir d'autre lieu de ralliement pour tous les positivistes que l'appartement vénéré". En attendant, il se doit de respecter une stricte neutralité vis-à-vis de la diffusion des idées positivistes(27). Quant à porter un jugement sur les graves événements qui surviennent en Europe, il estime que "en l'absence de pouvoir spirituel organisé, il n'est permis à personne de parler à ce propos au nom du positivisme". Et le 3 juin 1914, dans sa dernière Circulaire, il estime que "s'il existait une opinion positiviste, le moment serait venu de la faire connaître publiquement et avec éclat". Quant à lui, il préfère "imiter de Conrart le silence prudent".
A partir de 1914 la succession de Jeannollle sera assurée par Jean-Baptiste Saint Domingue puis par François Saunier. En fait, la Maison d'Auguste Comte est entrée en hibernation. Il ne se passera plus rien jusqu'à l'arrivée en 1928 de Paulo Carneiro.
Pendant que Charles Jeannolle et ses quelques fidèles se repliaient sur leur bastion de la rue Monsieur Le Prince, Emile Corra développait avec succès sa Société positiviste Internationale, créée par la scission de 1906, qui allait rassembler en 1910 jusqu'à 140 souscripteurs. La Revue Positiviste Internationale paraissait régulièrement toutes les six semaines et Emile Corra reprenait l'édition des circulaires annuelles destinées aux souscripteurs(28).
Comme l'indique dans son ouvrage Jean-Claude Wartelle(29), on doit reconnaître à cette époque "l'indiscutable vitalité et universalité de l'option religieuse modérée qu'incarnait la filiation Laffitte-Corra". Emile Corra s'efforce de faire évoluer les idées positivistes au-delà des "prises de position dogmatiques du fondateur" : sur l'astronomie sidérale par exemple, sur les progrès de l'économie politique, sur l'intérêt de la psychologie ou sur le transformisme de Lamarck, tout en respectant l'essentiel de sa philosophie et de sa doctrine religieuse. Quant au culte, il se concrétise en cérémonies de commémoration et en conférences historiques. On institue de nombreuses fêtes, comme les fêtes des sciences (fête de la chimie par exemple) les fêtes des groupes sociaux (comme la fête des vieillards) ou les fêtes de la nature (fête des végétaux), avec des parties musicales et des recherches esthétiques.
Emile Corra et ses amis se manifestent aussi par des articles et des interventions politiques qui vont plutôt dans le sens de l'adhésion à la République et à la laïcité du Régime en France. En matière sociale, c'est Auguste Keufer qui intervient, reprenant les critiques de Comte contre le patronat tout puissant (il était secrétaire de la Fédération du Livre) mais qui s'oppose à l'orientation révolutionnaire de la CGT. En politique internationale, c'est le militantisme pacifiste qui domine chez Corra; c'est aussi la continuation du soutien à la Chine et à l'Islam. Au moment de la guerre de 1914, Corra va adhérer au consensus patriotique et approuver énergiquement la guerre défensive de la France et de ses Alliés, prônant même 'la guerre à outrance contre l'Allemagne". La victoire de 1918 sera bruyamment saluée comme la victoire de la morale positive.
C'est dès la fin de la guerre que le déclin s'accélère. Comme le montre Wartelle, le Comité Positiviste Occidental avec son "aréopage d'adhérents anciens" s'endort dans le plus strict conformisme. En 1925 Corra se retire de la Direction du Positivisme et ce sera la fin des Circulaires et l'abandon du Subside. Il laisse la place à l'homme politique qui sera sous-secrétaire d'Etat, Maurice Ajam . Celui-ci reprendra à la mort de Corra en 1934, le titre de Directeur du Positivisme. Mais c'est Auguste-Paul Edger, fils de l'apôtre positiviste Henry Edger, d'origine anglaise, qui maintiendra à Paris la flamme positiviste. Cherchant à dépasser les oppositions entre les groupes positivistes rivaux, il va créer en 1925 le groupe d'études positivistes, puis quelques années après, la Société des amis d'Auguste Comte, qui organisera jusqu'à la guerre de 1940 des conférences auxquelles participeront des intellectuels réputés comme Albert Bayet. C'est dans cette démarche oecuménique de rapprochement des groupes positivistes encore vivants que Paul Edger va rencontrer le brésilien Paulo Carneiro, le sauveur du patrimoine d'Auguste Comte.
Telle qu'était la situation du positivisme dans les années 1930, on pouvait craindre le pire pour la survie du patrimoine d'Auguste Comte. François Saunier, gérant de la société immobilière, et Fernand Rousseau son collaborateur, étaient bien seuls pour s'occuper de la maison d'Auguste Comte. Surtout ils n'avaient plus aucune ressource financière pour entretenir l'immeuble, dont l'état se détériorait rapidement. L'appartement sacré, laissé à l'abandon, encombré de dépôts successifs, n'était pratiquement pas ouvert au public et les archives se trouvaient dans le plus complet désordre, comme en témoigna le philosophe Henri Gouhier qui menait à cette époque sa grande thèse sur La jeunesse d'Auguste Comte et la formation du positivisme. En outre l'immeuble était menacé de destruction à cause d'un projet d'alignement de la rue Monsieur Le Prince.
C'est à une grande personnalité brésilienne, Paulo Carneiro, que nous devons la sauvegarde de la Maison et du patrimoine d'Auguste Comte. Tout en menant ses activités d'ingénieur chimiste à Paris puis, après la guerre de 1945 dans ses hautes fonctions à l'UNESCO, il va consacrer plus de cinquante de sa vie à restaurer, enrichir, valoriser la Maison d'Auguste Comte et lui assurer sa pérennité en tant que Musée, Bibliothèque et Centre d'archives qui occupent maintenant une place éminente dans le patrimoine culturel du 19è siècle.
