La SABIX
 

Départ de Claudine Billoux à la retraite

Allocution de Emmanuel Grison

Chère Claudine,

Vous m'avez demandé de dire quelques mots à cette réunion de vos amis de la Bibliothèque qui veulent vous saluer et vous dire leur affection à l'occasion de votre départ à la retraite - une étape obligatoire imposée par le calendrier et le règlement et que va suivre une prochaine étape que vous allez aborder, comme on le fait toujours en cette circonstance, après un peu de repos bienfaisant et de réflexion..

Vous aviez été recrutée par l'Ecole vers 1970, je crois, comme la bibliothécaire en rapport avec le département d'Humanités et Sciences Sociales, dont l'enseignement était alors en plein essor avec les séminaires que donnait une pléiade de philosophes, d'historiens ou de démographes, dont Alfred Sauvy ou Elisabeth Badinter... Vint en même temps le déménagement à Palaiseau et la très pénible opération du transfert de la bibliothèque, qui mit en évidence le grave problème de la réserve ancienne et des documents d'archives restés jusque là non dans le désordre, mais accumulés sans plan directeur de classement. On décida alors de lancer l'étonnante aventure qui vous vit émigrer de Palaiseau au fort de Vincennes dans les réserves du SHAT - le Service Historique de l'Armée de Terre - avec un plein camion de nos archives précieuses... Pendant plusieurs mois, avec l'aide d'une collègue de l'Ecole, sous l'autorité et avec les conseils des archivistes patentés du SHAT, vous avez procédé au classement rationnel de tout le lot : en 1984, vous le rameniez dans les locaux spécialement équipés de Palaiseau. C'était une nouvelle naissance de nos archives, que vous avez présentée en 1985 dans un article de 10 pages publié dans la Revue d'Histoire des Sciences : « Le nouveau classement thématique des archives de l'Ecole polytechnique »

Cette renaissance était aussi l'entrée en fonctions d'une nouvelle archiviste de l'Ecole, qui venait plus d'un siècle après l'historien (et ancien élève) Gaston Pinet, qui classa les archives vers l'époque du premier centenaire et, en remontant aux origines, deux siècles après Charles-Philippe Marielle : celui-ci né en 1774, avait été mobilisé avec les « soldats de l'an II » en 1792 ; devenu capitaine après ses campagnes, il avait été affecté à Polytechnique en 1804 et nommé alors « quartier-maître secrétaire des Conseils de l'Ecole », puis « caissier-garde des archives » - assurément un fonds plus mince qu'aujourd'hui ! En quittant l'Ecole en 1848, il écrivait : « J'ai passé quarante-quatre ans de ma carrière à l'Ecole polytechnique (......) Cette Institution a été pour moi une seconde famille ; je me suis dévoué de toutes mes facultés à son service.....». N'êtes-vous pas, Claudine, à part le grade militaire, de sa lignée ?

Comme témoin du succès de votre refondation des archives, je prendrai un de nos amis communs, l'historien canadien J. Langins. Thésard à l'Université de Toronto en 1975, il avait à étudier l'histoire des premiers enseignements donnés l'Ecole lors de sa fondation et passa deux ans à Paris. Dans les habituels remerciements qu'il formulera dans sa thèse, il cite le conservateur - alors Mme Feuillebois - qui lui avait permis l'accès « to the archives of Polytechnique at a time of great confusion during the move of the Ecole in 1976-77 ». Le malheureux eut en effet à fouiller dans des tas d'archives indifférenciées, sinon par leur date. Quand Langins reprit dix ans plus tard son travail pour en sortir le livre qui sera publié en 1987 sous le titre « La République avait besoin de savants », il mentionnera encore dans les remerciements le conservateur « et spécialement Melle Billoux qui m'a aidé avec beaucoup de patience et d'efficacité ». Ces « remerciements » d'un de vos premiers « clients » des archives seront suivis de bien d'autres qui consacrent et illustrent unanimement la place essentielle que vous avez occupée, chère Claudine, dans le déploiement des travaux sur l'histoire de l'Ecole qui, depuis vingt ans, se sont multipliés.

Mais il n'y a pas dans le service de l'archiviste que cette activité qui sera reconnue par des remerciements publics en marge d'un imprimé. Il y a aussi, plus modestement, la clientèle des questionneurs d'un moment, souvent pour un détail : par exemple les interrogations généalogiques, tellement fréquentes. L'archiviste doit leur ouvrir - dans les limites légales que vous savez si bien faire respecter - les banques de données à sa disposition, comme ce fameux registre-matricule de tous les élèves admis à l'Ecole, de 1794 à nos jours, si souvent consulté. Et si la question posée est plus complexe, vous étiez prête à guider la recherche dans un fonds qui ne se résume pas en un catalogue muet, mais qui est plutôt un paysage vivant où vos serez le guide expérimenté qui connaît les parcours, les recoins, les impasses et où vous saurez ouvrir des perspectives nouvelles : les archives sont vivantes, et d'ailleurs elles sont toujours en évolution.

Le fonds reçoit en effet de nouveaux dépôts, soit imposés par les règlements administratifs, soit proposés sous forme de dons ou de legs : là, il faut inventorier et n'accepter qu'avec discernement. S'agissant de corpus prestigieux comme la bibliothèque Sauvy ou les fonds Monge ou Prieur de la Côte d'Or, le problème sera seulement d'organiser la consultation. Mais dans d'autres cas il faudra trier, accepter ou refuser, choisir selon la vocation spécifique du fonds de l'Ecole, suivre ce que A. Moatti appelait récemment une « ligne archivistique » pour ce fonds. L'archiviste en effet n'est pas chargé seulement de la conservation du fonds ou de son perfectionnement ; il doit en imaginer ou en promouvoir les progrès. Ici point de remerciements vous attendent mais le témoignage de votre réussite tient dans le cri unanime d'une identification : « Les archives de l'X, c'est Claudine Billoux ! ».

En marge de ces activités principales, il faut rappeler la contribution importante du fonds aux nombreuses expositions qui se sont succédé depuis vingt ans, à commencer par les deux fameuses que vous avez eu à servir dès votre installation comme archiviste : celle de 1986 sur Arago pour le bicentenaire de sa naissance et celle de 1989 sur Lavoisier et la Révolution chimique, en marge du colloque international qui se tenait à l'Ecole sur ce sujet. Elles vous ont demandé un effort exceptionnel mais elles ont eu un grand succès amplifié par la publication d'un magnifique catalogue édité par les presses de l'Ecole - comme aussi d'autres expositions, mais pour lesquelles votre travail a pu être partagé et relayé par le service du patrimoine, nouvellement créé..

Voilà, chère Claudine, ce qui a surnagé dans ma mémoire - pas trop infidèle, espérons-le - en évoquant ces dernières années. Que proposer en conclusion ? oserai-je un parallèle entre le quartier maître Marielle, fondateur de notre fonds d'archives sous l'Empire et son lointain successeur, refondateur de ce fonds à Palaiseau ? Heureuse rencontre de l'Ecole avec le dévouement total de deux fidèles serviteurs (j'emploie ce mot dans son sens le plus noble). Chance pour l'Ecole de cette rencontre, chance pour vous aussi, car vous avez beaucoup aimé ce travail auquel vous vous êtes consacrée avec bonheur et réussite.

Souhaitons maintenant que l'élan que vous avez donné à l'enrichissement et à la notoriété de nos archives se poursuive : vous pouvez compter que vos collègues qui en ont bien connu l'ampleur et le succès s'emploieront à maintenir la réputation et le rayonnement de ce fonds que vous avez si bien servi.

Merci Claudine, et que vivent nos Archives !


Emmanuel Grison
28 Juin 2007